L'étude de l’Antiquité rend-elle la société plus raciste ? Certains professeurs américains le croient

HISTOIRE Des chercheurs américains accusent les sociétés grecque et romaine antiques d’être le creuset et un vecteur de la « domination blanche »

Pauline Butel

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Sculpture en marbre de la tête de l'empereur Septime Sévère datant du début du IIIe siècle après J.-C., originaire de Markouna (Algérie).
Sculpture en marbre de la tête de l'empereur Septime Sévère datant du début du IIIe siècle après J.-C., originaire de Markouna (Algérie). — Charlotte Lepetoukha / Musée du Louvre
  • Plusieurs chercheurs antiquisants américains estiment que les civilisations antiques grecque et romaine, leur enseignement mais aussi les réappropriations qui en sont faites, favorisent la « domination blanche ».
  • La controverse n’est pas encore parvenue en France où le système universitaire et le rapport aux mondes antiques sont très différents des États-Unis.
  • Les questions concernant le racisme des sociétés antiques grecques et romaines, et les usages politiques qui en sont faits, sont traitées depuis un certain temps déjà par les chercheurs.

Une polémique de fond agite en ce moment le monde des antiquisants. Depuis quelque temps déjà, aux Etats-Unis et au Canada, des chercheurs des départements des Classics - nom donné à l’étude de l’histoire et des langues anciennes - remettent en cause les sociétés antiques grecques et romaines ainsi que leur enseignement. Pour ces chercheurs, l’enseignement des mondes anciens grecs et romains favoriserait la « domination blanche » (« whiteness ») d’hier et d’aujourd’hui. La controverse a gagné la France via une tribune enflammée dans Le Figaro, signée le 12 mars dernier par l’agrégé de Lettres classiques Raphaël Doan, puis dans une tribune collective intitulée « Effacer l’Antiquité de notre culture, c’est renier l’humanisme ».

Avec le concours de deux historiens antiquisants, spécialiste d’histoire grecque et romaine, Adrien Delahaye et Caroline Schwob-Blonce, 20 Minutes a essayé de mieux comprendre cette polémique.

Pourquoi y a-t-il une polémique sur les Classics et leur enseignement aux États-Unis ?

Des enseignants-chercheurs comme le très réputé Dan-el Padilla Peralta, professeur d’histoire romaine à Princeton, souhaitent « sauver les Classics de la blanchité ». Comme le souligne Raphaël Doan dans sa tribune, l’historien américain affirme par exemple que « loin d’être extérieure à l’étude de l’Antiquité, la production de la blanchité réside dans les entrailles même des Classics ». Johanna Hanink, professeur associé de lettres classiques à l’université de Brown, voit elle dans sa discipline « un produit et un complice de la suprématie blanche ». Ce mouvement accuse donc les sociétés antiques grecque et romaine d’avoir posé les jalons du racisme, du colonialisme et de la « domination blanche ».

Si l’on avait déjà pu observer dans différents domaines académiques ce type de positionnement, il est assez nouveau que cela vienne directement d’enseignants-chercheurs. De plus, cette controverse croise des interrogations plus larges sur l’avenir et l’enseignement des Classics. Aux États-Unis, les chercheurs s’interrogent sur leur responsabilité concernant les réappropriations politiques qui ont été faites de l’antiquité gréco-romaine jusqu’à aujourd’hui, par l’extrême droite, les suprémacistes, fascistes ou nazis.

Ces interrogations s’inscrivent dans un contexte où le champ académique est de plus en plus marqué par le champ militant, qui manie des concepts tels que la cancel culture, la blanchité (whiteness) ou encore la « domination blanche ». Adrien Delahaye, docteur en Archéologie et en Histoire des mondes anciens méditerranéens, spécialiste de Sparte, explique ainsi que « la culture académique américaine récente connaît un phénomène de militantisme académique, qui touche l’Antiquité comme d’autres domaines. »

Cette controverse peut-elle être importée en France ?

« Se demander pourquoi étudier les Grecs et les Romains aujourd’hui est une question intéressante et légitime, estime Caroline Schwob-Blonce, Maître de conférences à l’Université de Caen Normandie, spécialiste de la période impériale romaine. Mais elle se pose différemment dans le bassin méditerranéen, au Proche Orient et aux États-Unis. Dans le bassin méditerranéen, les gens vivent littéralement dans les ruines, que ce soit à Orange, en France, à Séville en Espagne ou à Carthage qui est à côté de Tunis. La civilisation gréco-romaine constitue une partie importante du vécu de ces pays. Ce n’est pas la même chose qu’aux États-Unis ou au Canada où on peut s’en sentir peut-être éloigné. » Adrien Delahaye insiste également sur le rapport culturel particulier que le bassin méditerranéen et l’Europe entretiennent avec ce passé grec et romain : « Les concepts de l’Antiquité gréco-romaine sont encore au cœur d’une bonne partie des institutions, de la culture, des pays européens ».

Au contexte géographique, historique et plus largement socioculturel  s’ajoute le contexte académique qui est, lui aussi, très différent en France et aux États-Unis. « En France, on a des départements séparés avec deux disciplines différentes [Histoire et archéologie ancienne/Lettres classiques et philologie] à la différence du monde anglo-saxon qui les regroupe dans le département des Classics ce qui induit une approche déjà particulière », explique Caroline Schwob-Blonce. En France, il y a vraiment cette idée que « l’Antiquité ne relève pas de l’exception ou du miracle civilisationnel, mais constitue une période historique, parmi d’autres » développe Adrien Delahaye. De plus, les départements sont plus diversifiés et proposent d’étudier les mondes grecs et romains mais aussi plus largement les mondes méditerranéens et proche-orientaux. Civilisations perse, phénicienne, hittite, carthaginoise ou égyptienne en font par exemple partie. Parler d’invisibilisation des autres civilisations antiques, comme c’est le cas aux États-Unis, serait donc inexact dans le cas français.

S’agit-il d’un débat récent ?

Les deux chercheurs interrogés par 20 Minutes soulignent que ce type de questionnement sur le racisme, l’esclavagisme et les réappropriations politiques n’est absolument pas nouveau. Caroline Schwob-Blonce explique d’ailleurs que « les historiens partent toujours avec des questionnements issus du temps présent, posés à l’aune des évolutions de notre société actuelle. »

« Je trouve ça intéressant d’utiliser des concepts contemporains comme outils méthodologiques pour étudier l’Antiquité », approuve également Adrien Delahaye. Le travail de chercheur consiste aussi à reconsidérer, avec des connaissances et des outils contemporains, différents objets d’études afin de réinterroger l’histoire qui n’est ainsi jamais une matière figée.

Pour autant, comme le souligne Caroline Schwob-Blonce, « c’est une chose d’étudier et une autre de juger, il faut se tenir à distance d’une logique contemporaine de jugement du passé car avec une telle moralisation on entre dans un système de pensée et de lecture unique qui est dangereux. » Nos concepts contemporains sont des grilles de lectures qui n’existaient pas dans l’Antiquité. « Les concepts de race, de blanchité, de genre : c’est intéressant à utiliser mais il ne faut pas mettre dans les têtes et les bouches des anciens Grecs et des anciens Romains des pensées qui sont les nôtres ou des peurs qui sont les nôtres » mesure Adrien Delahaye.

Ainsi, cette controverse nous en dit davantage sur les États-Unis actuels que sur les sociétés grecque et romaine antiques.

Les sociétés grecque et romaine antiques étaient-elles racistes ?

La question est complexe. Caroline Schwob-Blonce explique que « d’après ce qu’on connaît des textes, des sources, il y avait tous les types morphologiques concernant l’octroi de la citoyenneté romaine, on n’a jamais regardé la couleur de peau pour l’attribuer. On va parler des Romains originaires d’Espagne, d’Afrique, mais c’est en lien avec une origine géographique. Les Anciens ne connaissent pas le concept de race. Ils peuvent être xénophobes mais ce n’est pas la même chose. »

L’appréhension des mondes grecs et romains antiques est loin d’être simple ni binaire. Par exemple, le concept de « barbare » n’est pas absolu, ni lié à un peuple particulier, mais désigne d’abord ceux qui ne parlent pas le grec, puis des ennemis politiques ou enfin des peuples aux comportements et pratiques culturelles spécifiques. Les Macédoniens ou les Romains par exemple ont été aussi considérés par les Athéniens notamment comme des barbares. Caroline Schwob-Blonce propose également de considérer le fait qu’il « n’y avait pas un peuple spécifiquement assigné à l’esclavage parce que de telle supposée race. Il y avait beaucoup d’esclaves grecs, gaulois, germains… ».

L’étude des sociétés grecque et romaine favorise-t-elle la « domination blanche » ?

Adrien Delahaye dissocie les deux types d’accusations portées contre les Classics : « Dire que les sociétés antiques étaient racistes, pourquoi pas, mais on ne peut pas faire leur procès. Par contre, on peut faire le procès des réutilisations contemporaines qui en sont faites. Cependant la civilisation gréco-romaine n’est plus vue aujourd’hui comme le modèle unique des civilisations occidentales. Les Grecs et les Romains sont en quelque sorte tombés de leur piédestal. Aujourd’hui on étudie les sociétés antiques pour ce qu’elles sont, comme n’importe quelle société humaine. »

Pour autant, la surreprésentation des problématiques gréco-romaines dans les recherches d’histoire, d’archéologie ou de lettre classique se fait bien au détriment d’autres civilisations antiques, non blanches. « Mais c’est aussi une histoire de sources, précise Adrien Delahaye. On a beaucoup plus de choses à dire sur les anciens Grecs et les anciens Romains parce qu’ils nous ont laissé beaucoup plus de sources littéraires, épigraphiques, archéologiques… »

En conclusion, les deux chercheurs craignent que ce mouvement aux États-Unis ne réduise le prisme de lecture des mondes antiques. « Une part de cette polémique est légitime, explique Caroline Schwob-Blonce. Mais on n’est pas encore à l’heure de la nuance, on est dans le combat militant. »