« J’ai toujours rêvé d’être indie populaire », confie Gaëtan Roussel, qui sort l’album « Est-ce que tu sais ? »

INTERVIEW À l’occasion de la sortie de son quatrième album solo, Gaëtan Roussel évoque pour « 20 Minutes » son rapport à l’écriture et fait le bilan de ses presque vingt-cinq ans de carrière

Propos recueillis par Fabien Randanne

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L'auteur, compositeur et interprète Gaëtan Roussel.
L'auteur, compositeur et interprète Gaëtan Roussel. — Fifou
  • Gaëtan Roussel sort Est-ce que tu sais ?, son quatrième album solo.
  • L’artiste a écrit ces nouvelles chansons pendant le confinement. « Cela a poussé plus loin le curseur de l’idée que j’avais eue avant : celle d’être esseulé et d’écrire guitare voix », explique-t-il.
  • « Je suis reconnaissant à ces vingt-cinq ans de m’avoir amené sur des chemins où des gens pouvaient me faire vivre des choses différentes », confie celui qui s’est révélé au grand public il y a vingt-quatre ans avec la sortie du premier album de Louise Attaque.

« Je voulais arborer un point d’interrogation en bandoulière. J’avais envie qu’on puisse me voir avec cette idée de question parce que pour moi c’est nécessaire, de comprendre, d’apprendre », nous confie Gaëtan Roussel en décrivant la pochette d’Est-ce que tu sais ?, son quatrième album solo qui sort ce vendredi. « Apprendre » est d’ailleurs sans doute le verbe qui sera le plus revenu dans la bouche de l’artiste en une demi-heure d’interview. Entretien avec un auteur, compositeur et interprète qui dit n’avoir « aucune leçon à donner » et ne cesse de se remettre en question.

Vous avez écrit ce nouvel album pendant le confinement. Votre inspiration n’a donc pas été inhibée ?

Cela a été l’une des périodes durant laquelle j’ai écrit ce disque, mais pas la seule. J’avais commencé avant. Le confinement nous a modifiés, par rapport à nous-mêmes, aux choses, aux distances, au temps. Et cela joue forcément. Chez moi, cela a poussé plus loin le curseur de l’idée que j’avais eue avant : celle d’être esseulé et d’écrire guitare voix et non pas en studio avec plein de sons, de rythmes et de chœurs tout autour.

Cette période d’introspection a nourri vos textes ?

Je ne fonctionne pas en me disant : « Je voudrais parler de ceci ou de cela ». Mais il y avait des thèmes que j’avais envie d’aborder, comme le temps qui ne fait pas que passer. Il s’écoule aussi. On peut le prendre, le fuir, le rattraper. J’aimais également l’idée de transmission. Dans la chanson Est-ce que tu sais ?, il y a cette volonté de se poser des questions, d’apprendre… Dans Les Matins difficiles ou On ne meurt pas (en une seule fois), je parle de résilience, de comment on se relève et on continue à avancer. C’était encore plus fort d’essayer d’aborder ces thèmes avec un monde à l’arrêt.

Comment naît une chanson chez vous ?

Je fonctionne par étincelles. Par exemple, une fois que j’ai l’idée d’associer des verbes à la phrase «Tu ne savais pas», quelque part, j’ai le texte de ce morceau. Les chansons, contrairement aux livres, peuvent s’écrire un peu tout le temps, elles peuvent trotter dans votre tête. Pour Les Matins difficiles, une fois que j’ai eu la phrase « indispensable l’envie, redoutable le temps », je pouvais écrire le reste. Cette écriture est toujours associée à une mélodie. Si je ne l’ai pas, je n’arrive pas à complètement dérouler le texte, elle m’aide à ce que les mots viennent.

On dit de vous que vous avez une patte reconnaissable, une signature…

Cela me fait plaisir parce que s’il y a quelque chose que je serais heureux d’avoir - et je ne sais pas si je l’ai -, c’est bien une signature. En revanche, je n’aimerais pas avoir une recette, parce que ça voudrait dire que je fais tout pareil. Je préfère qu’on me dise qu’on n’aime pas telle ou telle chanson plutôt que « c’est comme la dernière fois ». ça, c’est sévère.

Vous textes parlent des choses simples, des ressentis universels. Avez-vous parfois peur de tomber dans la démagogie, la naïveté ou le gnangnan ?

C’est même obnubilant et c’est tant mieux, parce que je pense qu’il faut avoir peur de ça. On le sait, l’universel part de l’intime. Mais il faut éviter l’impudeur, le gnangnan, le démago pour reprendre vos termes. Un copain m’a dit un jour : « Ce qui est simple à faire est facile à rater ». Alors je tente de faire simple en étant vigilant. J’essaye de jongler. J’ai toujours été attiré par la simplicité des choses. Elle n’est pas facile à définir. Si vous me posiez la question, je serais bien embêté de la décrire. Par contre on a tous une cartographie intérieure de ce qu’on ressent. J’essaye d’aller dans ces endroits-là, sans effraction.

Vous êtes l’un des rares artistes à faire la quasi-unanimité, auprès du public et de la critique, à plaire aussi bien aux médias grand public qu’aux titres plus confidentiels…

Je le prends comme un compliment. J’ai toujours rêvé d’être indie populaire. Je crois que cela fait partie de mes fondations, de ma culture musicale. Je n’ai jamais eu aucun problème à dire que j’allais à un concert de Jean-Jacques Goldman et que la veille j’étais allé voir Nick Cave. Il n’y a pas de raison que ce soit incompatible. Tant mieux si cela se ressent dans ma musique. Spéculer sur ce que les gens veulent, c’est la meilleure manière de tomber à côté. Après, je sais par exemple que mon deuxième album solo, Orpailleur, était davantage un disque de recherche qu’un disque qui allait croiser les radios avec une résonance très immédiate.

Vous partagez des duos sur ce nouvel album avec Alain Souchon et Camélia Jordana. Vous avez l’impression qu’il y a une sorte de filiation, de cousinage, entre vous trois ?

Je ne sais pas si eux s’y retrouveraient. Camelia Jordana a une voix magnifique. Elle creuse un sillon artistique avec des disques assez différents, elle cherche quelque chose, c’est une démarche intéressante. J’avais chanté avec elle il y a quelques années et je m’étais promis qu’un jour je lui lancerai une invitation. Ce que j’ai fait l’an passé. Elle m’a dit oui tout de suite, avec la petite envie de partager une ballade. Je lui ai proposé La Photo qui est une relation captée en champ contrechamp, en décrivant différentes photos.

Et Alain Souchon ?

Lui, il m’accompagne depuis longtemps. Il a un talent dingue pour croquer son époque de manière intelligente et ciselée. Ce qui n’est pas facile, comme je vous disais tout à l’heure. On peut parfois être démago ou un peu couillon, lui, il sait par où il doit passer. Quand j’ai écrit Sans sommeil, qui est un texte sociétal sur quelqu’un qui est dehors et ne voit plus personne, j’ai pensé à Souchon parce qu’il parlait déjà du sujet à merveille dans C’est déjà ça ou Petit tas tombé. Je me suis dit que ce titre serait complet s’il voulait bien me donner la main pour l’interpréter avec lui. Dans les paroles, il y a « Rien ne vaut la vie ». Cette phrase est à lui, donc je me disais qu’il devait au moins la chanter et que s’il voulait chanter un peu plus ce serait sympa (rires). Sur un plan plus égocentré, Alain Souchon chante peu les mots des autres, donc j’étais heureux qu’il accepte de chanter les miens.

Au cœur de l’album, il y a cette chanson, « La colère ». C’est le péché capital que vous commettez le plus souvent ?

Je ne crois pas être colérique, mais il existe des colères positives. Il y a des choses qui doivent sortir, des mots qui sont mieux dehors qu’à l’intérieur, ils pèsent moins lourd. C’est ce dont on est fait, c’est le côté nerveux des êtres, les frottements. Tout le monde lutte pour tenir, ne pas craquer et tout le monde dérape aussi.

Il y a une forme de mélancolie en fil rouge de l’album. Vous vous définiriez comme mélancolique ?

Oui. Il y a des mélancolies heureuses, lumineuses. Dans son livre, Qu’est-ce que la musique ?, David Byrne, le chanteur des Talking Heads, dit que l’on peut éprouver beaucoup de joie en écoutant une chanson triste. Je suis sûr que c’est vrai. Il faut que la lumière entre par une note, un rythme… Mais je ne suis pas quelqu’un de nostalgique. Ce qui ne m’empêche pas de regarder dans le rétroviseur. Quand vous regardez dans le rétro en conduisant, ce n’est pas parce que vous voulez aller en arrière mais là-bas [il pointe la direction face à lui]. Dans la vie, on peut filer cette métaphore.

Le premier album de Louise Attaque est sorti il y a vingt-quatre ans. Quand vous regardez dans le rétro, comment jugez-vous ce quart de siècle de carrière ?

J’ai eu la chance de faire différentes choses et j’espère avoir un autre quart devant moi. Je suis arrivé à la musique de l’une des manières les plus, comment dire (il réfléchit de longues secondes pour trouver le bon mot), émotionnelle, charnelle qui soit : avec du collectif, un groupe. On avait envie de dire quelque chose et on n’avait pas forcément les qualités pour le dire, alors on utilisait aussi nos défauts. On s’est acceptés. Etre un groupe c’est ça. Louise Attaque a eu une grosse résonance avec le premier album, on a fait un deuxième disque et puis, en 2001, on a décidé d’arrêter pour faire d’autres choses. ça a été compliqué dans notre relation, mais on n’invente rien : les groupes de rock sont chiants (il rit). Cela a semé un truc de liberté. Après, on s’est retrouvés en se disant qu’on pouvait refaire un truc ensemble. Ce n’est pas parce qu’on fait autre chose qu’on piétine ou qu’on tourne le dos. J’ai aimé aussi tout d’un coup rencontrer Alain Bashung qui m’a ouvert la porte d’une carrière solo. J’ai eu la chance d’écrire pour d’autres. Je suis reconnaissant à ces vingt-cinq ans de m’avoir amené sur des chemins où des gens pouvaient me faire vivre des choses différentes.

Vous avez été en groupe avec Louise Attaque et Tarmac, en duo dans le projet Lady Sir, en solo. C’est une manière de vous réinventer ?

C’est un besoin de vivre d’autres choses. J’enfonce des portes ouvertes en disant ça mais quand je suis en duo avec Rachida Brakni ce n’est pas la même chose que quand je suis en quatuor avec Louise Attaque. On apprend tout le temps, et j’en suis très heureux. Il en va de même pour mon besoin de faire de la radio tel que je l’ai fait sur RTL2, en recevant d’autres artistes [dans l’émission Clap Hands]. ça me recentre. Ce n’est plus moi qui présente un de mes disques, c’est moi qui accueille. Je me dis qu’il y a un truc à apprendre, à garder, à chercher dans cette démarche-là.

Depuis plusieurs semaines, vous enchaînez les interviews pour la promotion de votre album. C’est un exercice que vous aimez ?

Peut-être que le fait d’interviewer des gens m’a appris à le vivre d’une autre manière, à essayer de raconter - je ne suis pas très fort pour raconter. Si on a tenté de dire quelque chose sur un disque, c’est toujours difficile de le redire. J’essaye de le faire avec cœur. Dans les interviews, on est deux. La clé, elle est là.

Même si, lorsque vous présentez votre émission à la radio, vous discutez entre artistes, vous vous trouvez aussi dans une position de journaliste, avec une ligne éditoriale…

Oui, c’est ça qui m’intéresse. L’approche journalistique réside plutôt dans le fait que je suis obligé de me plonger dans ce que propose l’artiste que je reçois, comme visiblement vous l’avez fait : vous savez avec qui j’ai joué, vous avez écouté mon disque… D’habitude, c’est moi qu’on écoute, alors je suis très heureux de me mettre à la place de celui qui va écouter. Avec France Télévisions, on a commencé le tournage d’émissions où j’accueille des passagers dans un van. Je suis au volant et on va se promener. Je vais inviter Jane Birkin, Renan Luce, par exemple. Pour l’instant, c’est ciblé Bretagne. Il s’agira de découvrir cette région, de faire le portrait d’un lieu, d’un invité… C’est super, je suis très heureux, j’apprends. J’aime bien les rencontres en fait, c’est aussi bête que ça.