« Black mirror » : La série de Netflix « ne fait que radicaliser des expériences que nous vivons déjà »

FUTUR Deux chercheurs décryptent la série culte de Netflix dans un livre

Nicolas Bonzom

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"Black Mirror", série britannique sur les dérives des nouvelles technologies
"Black Mirror", série britannique sur les dérives des nouvelles technologies — Zeppotron / Channel 4
  • Dans le livre Black mirror et l’aurore numérique, Vincenzo Susca, maître de conférences en sociologie à Montpellier, et Claudia Attimonelli, socio-sémiologue à l’université Moro à Bari, décortiquent cette série « qui esquisse la société du futur ».
  • Pour les auteurs, la série d'anticipation, diffusée par Netflix, raconte « ce que nous sommes en train de vivre, voire de ce que nous allons vivre ».
  • La série Black mirror montre notamment, dans plusieurs épisodes, comment la politique pourrait évoluer dans les prochaines années.

Tous ceux qui ont vu Black mirror se sont forcément posé la question : Et si cette étonnante série d’anticipation, diffusée par Netflix, devenait réalité ? Et si ces effroyables sociétés, imaginées par le producteur Charlie Brooker, n’étaient qu’un reflet, à peine exagéré, de la nôtre ? Dans le livre Black mirror et l’aurore numérique, Vincenzo Susca, maître de conférences en sociologie à l’université Paul-Valéry, à Montpellier (Hérault), et Claudia Attimonelli, socio-sémiologue à l’université Aldo-Moro à Bari (Italie), décortiquent cette série « qui esquisse la société du futur ».

« Black mirror raconte ce que nous sommes en train de vivre, voire de ce que nous allons vivre, confie Vincenzo Susca à 20 Minutes. L’intelligence de Charlie Brooker a été d’élaborer chaque épisode à partir de quelque chose qui s’est déjà passé. Tout ce que la série raconte ne fait que radicaliser des expériences que nous vivons déjà. » D’ailleurs, les auteurs ne parlent pas d'« épisodes » à propos de cette série, mais bien d'« essais ».

« Des choses que nous connaissons déjà »

Et Black Mirror, ce n’est ni Star Wars, ni Matrix : la série ne fait jamais intervenir de « technologies inimaginables, bizarres ou compliquées », poursuit le chercheur, mais des « choses que nous connaissons déjà, en les poussant un tout petit peu. Mais pas énormément ». Ce jeune homme qui accepte, pour de l’argent, qu’on lui greffe dans le cerveau un jeu vidéo d’horreur, cette société où les rencontres amoureuses sont minutées ou ces jeunes gens qui pédalent toute la journée pour participer à un télécrochet, ne seraient rien d’autre que le prolongement de ce que l’on connaît déjà.

Parmi les thèmes qu’elle aborde, il y en a un dont l’évolution que Black Mirror imagine fait froid dans le dos : la politique. Un exemple : dans le premier épisode, L’hymne national, sorti en 2011, sans doute l’un des plus terrifiants, le Premier ministre anglais se voit contraint, par le ravisseur de la princesse, d’avoir des rapports sexuels avec un porc, en direct à la télévision, pour qu’elle s’en sorte. Sous la pression des médias anglais, et de l’opinion publique, il finit par céder, sous l’œil de téléspectateurs captivés.

Berlusconi et Trump

De la science-fiction ? Oui, mais… Tout cela n’est rien d’autre qu’une « émission de télé sensationnaliste », « un moment audiovisuel orgiaque », relèvent les auteurs. « Le politique est, aujourd’hui, sous le contrôle, voire la menace, des médias, et notamment les médias qui viennent du bas, les réseaux sociaux, explique Vincenzo Susca. Ils deviennent un pouvoir plus important encore que le pouvoir lui-même. » Et quand la politique devient un show, cela n’étonne plus (presque) personne.

Dans Le show de Waldo, sorti en 2013, Black mirror questionne encore ce rapport entre pouvoir et spectacle. Un ours en images de synthèse acquiert une soudaine popularité, tandis qu’il s’écharpe, devant un public hilare, avec un membre du Parti conservateur. Il finit… par s’investir en politique. « Ce sont Silvio Berlusconi en Italie ou Donald Trump aux Etats-Unis, note le chercheur. Des politiques qui ne visent plus à faire réfléchir, mais à séduire, en procurant des émotions. » D’ailleurs, au lendemain de l’accession de l’homme d’affaires à la Maison blanche, le compte Black mirror avait tweeté « Ce n’est pas un épisode […], c’est la réalité », relèvent Claudia Attimonelli et Vincenzo Susca.

« Nous pouvons encore intervenir dans l’histoire »

Pour les auteurs, il ne fait aucun doute que dans quelques années, on pointera Black mirror comme la série qui avait tout prédit. « Si un extraterrestre débarquait sur Terre, Black mirror est la série qui lui expliquerait le mieux ce que vers quoi tend notre société, confie le chercheur. Parmi toutes les séries que nous connaissons depuis une trentaine d’années, c’est celle qui raconte le mieux de ce que nous sommes, et ce que nous serons. » Ceux qui ont vu la série en conviendront : ce n’est pas super, super rassurant.

Mais tout n’est pas perdu : les chercheurs notent qu’il est encore possible de se défaire de ce déclin. Comme l’héroïne de Black museum, qui finit par avoir sa revanche sur le conservateur qui expose une projection holographique de son père, condamné, à tort, à la chaise électrique. « Nous ne sommes pas réduits au simple rôle passif de pions, nous pouvons encore intervenir dans l’histoire, écrivent les auteurs. Nous avons la faculté, telle l’héroïne de l’épisode, de saboter les dispositifs qui gouvernent nos existences. »

« Black mirror et l’aurore numérique », disponible le 23 mars aux éditions Liber.