Les chats survivraient-ils à la disparition de l’humanité ?

ANIMAUX Les chats sont de plus en plus dépendants de leur maître au point d’être qualifiés de « chat-chien »

Laure Beaudonnet

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Des chats sphynx (illustration)
Des chats sphynx (illustration) — Lora Palner / Pixabay
  • Le chat n’a pas toujours été aussi dépendant de l’humain qu’aujourd’hui.
  • Au fil des siècles, la relation entre les chats et leur maître s’est transformée, passant d’un animal tout juste toléré à un membre de la famille à part entière.
  • Le chat saurait-il s’en sortir si l’humanité disparaissait ?

Au fil du temps, le chat a pris une place prépondérante dans nos foyers au point de devenir un membre à part entière de la famille. On le nourrit, on le soigne, on l’emmène en vacances… Loin de l’époque où on l’associait au diable et aux sorcières, il est désormais dorloté, choyé. Bref, il prend quasiment la place d’un enfant pour son propriétaire. Et cela n’est pas sans conséquence sur son comportement.

Du désamour du XVIIIe siècle au « chat-chien » du XXIe siècle, la relation entre l’humain et cette adorable boule de poils n’a pas cessé d’évoluer. De plus en plus dépendant, peut-on imaginer qu’il s’en sortirait dans un monde sans humains ? Imaginons deux secondes que l’humanité disparaisse d’un coup (ça pourrait arriver, on ne sait pas), serait-il encore capable de survivre dans la nature, loin de l’arbre à chat, de son duvet douillet et de son distributeur de croquettes ? La question se pose quand on voit l’amour grandissant pour ces bestioles à moustaches. Selon le baromètre 2019 d’identification des animaux domestiques carnivores I-CAD, plus de 6 millions de chats ont été adoptés en France.

Du chat diabolique au chat-chien

Sa dépendance à l’humain est finalement assez récente. Avant de devenir l’animal de compagnie qu’on connaît, le chat a eu longtemps très mauvaise presse. Au XIIe siècle, on le voyait comme un allié du démon, puis quelques siècles plus tard, il est perçu comme un auxiliaire des sorcières. Il était si peu apprécié qu’il pouvait provoquer des véritables phobies. Certains s’évanouissaient à la vue d’un chat comme aujourd’hui devant une araignée ou un serpent, raconte Eric Baratay, professeur d’Histoire à l’université de Lyon, spécialiste de l’histoire des animaux et auteur de Cultures félines (Seuil).

« A mon sens, la vraie domestication du chat commence il y a environ 200 ans, confirme Charlotte de Mouzon,éthologue et consultante en comportement du chat, doctorante en Biologie du Comportement au Laboratoire Ethologie Cognition Développement de l’Université Paris Nanterre/Martin Sellier. Avant cela, on pourrait plutôt parler de "commensalisme", on vivait côte à côte ». Ils servaient surtout à se débarrasser des rongeurs dans les maisons de campagnes.

« Au XIXe siècle, les humains ont une attitude très froide, quand elle n’est pas violente, avec ces animaux, décrit Eric Baratay. Les chats ont eux aussi une attitude distante avec les humains qui ne sont pas fondamentaux pour eux, l’important c’est le territoire ». On voit se tisser des relations plus proches avec les propriétaires dans la première moitié du XXe siècle. « Il s’agit essentiellement des gens de la petite ou moyenne bourgeoisie qui veulent des relations plus fortes avec leur animal », observe-t-il. Et le rapprochement s’est accéléré ces dernières années avec l’apparition de ce que le spécialiste des animaux nomme le « chat-chien ». Une mode partie d’Océanie : un matou qu’on promène en laisse et dont le comportement se rapproche de celui du chien. Car le chat est un animal « plastique », il s’adapte aux attentes de son humain.

Les chats de gouttière versus les chats de race

Et malgré la dépendance du chat, il n’est pas à 100 % domestiqué. « De manière purement biologique, la domestication implique un contrôle de la reproduction, ce qui n’est pas vraiment le cas de nos chats, à part les chats de race », insiste Charlotte de Mouzon. D’ailleurs, deux catégories très nettes se dessinent : le chat de gouttière et le chat de race.

« D’un côté, on a les chats de race qui n’ont jamais connu l’extérieur et qui ont pu être sélectionnés sur des critères un peu délétères comme le chat sphynx. C’est un chat nu qui n’a pas de poils », reprend l’éthologue. Fruit d’une mutation génétique naturelle, des éleveurs ont développé cette race. « Ils l’ont croisé et les descendants, qui étaient aussi nus, ont été recroisés jusqu’à créer une race, poursuit-elle. Certaines races de chats perdent énormément en comportement instinctif, parce qu’ils ne l’entretiennent pas en ne sortant pas et parce qu’en ayant sélectionné des critères physiologiques, on a aussi sélectionné des critères comportementaux ».

Le chat sphynx serait bien embarrassé sans son maître. Comme il n’a pas de fourrure, il a besoin d’humains pour réguler sa température. On le couvre quand il fait froid, sa peau doit être hydratée avec une crème… De même, les chats persans ont de nombreux problèmes de santé : ils respirent mal, ils ont les yeux qui gouttent. Ils ont besoin de soins particuliers.

L’instinct intact

A l’inverse, la plupart des chats de gouttière ont conservé énormément d’instinct. Ils sortent comme ils le souhaitent et se reproduisent à leur guise -quand ils ne sont pas stérilisés. Et même les chats d’appartement qui ne sortent jamais ont gardé leur instinct de prédation. Ils restent très joueurs, chassent. Ils ont le réflexe de grimper aux arbres pour se mettre à l’abri… On voit déjà de nombreux chats perdus capables de se débrouiller.

Imaginons que le monde voie arriver une pandémie encore plus mortelle que le Covid-19 et que les chats soient accusés de la propager. « On aurait des abandons par milliers qui poseraient un énorme problème pour le chat lui-même, anticipe Eric Baratay. Car un "chat-chien" est très dépendant de son maître. Mais l’humain lui-même est dépendant des chaînes d’approvisionnement, on l’a vu au printemps dernier. Nos chats deviennent dépendants parce que nous les introduisons dans une civilisation de l’interdépendance ». Sauf qu’ils ont, pour la plupart, gardé un instinct. Si le monde s’effondrait, ils s’en sortiraient certainement bien mieux que nous autres les humains.