Documentaire « Allen v Farrow » : Comment la carrière de Mia Farrow s’est effondrée après ses révélations sur Woody Allen

BACKLASH Le documentaire « Allen v Farrow » donne la parole à l’actrice Mia Farrow, qui explique comment sa carrière a été stoppée net après qu’elle a osé s’exprimer contre le réalisateur Woody Allen

Aude Lorriaux

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Mia Farrow, dans le documentaire « Allen v Farrow »
Mia Farrow, dans le documentaire « Allen v Farrow » — OCS
  • « Allen v Farrow » est disponible sur OCS.
  • « Plus personne ne voulait m’employer » : Mia Farrow explique avoir eu beaucoup de difficultés à jouer dans des films importants après avoir accusé Woody Allen d’avoir agressé sexuellement sa fille.
  • D’autres actrices ont connu le même sort : la carrière de Delphine Seyrig connaît une chute brutale après qu’elle s’est exprimée sur le sexisme en 1976.
     

C’est un des passages forts du documentaire Allen v Farrow, quoique peu développé. Dans ce film en quatre épisodes d’environ une heure chacun, diffusé à la demande uniquement sur OCS en France, les réalisateurs mettent en avant un des aspects peu connus de l’affaire qui opposa l’actrice Mia Farrow contre son ex-compagnon le réalisateur Woody Allen, accusé par cette dernière de violences sexuelles et d’inceste contre leur fille, Dylan Farrow. Il s’agit de l’effondrement de la carrière de Mia Farrow, après que sa fille Dylan lui a dit avoir été agressée sexuellement par son père adoptif, et que l’affaire ait été rendue publique.

On rembobine

Pour comprendre, il faut rappeler le contexte, que retrace le documentaire. Mia Farrow est en couple depuis une dizaine d’années avec Woody Allen, bien qu’ils vivent séparément. Celle-ci a déjà des enfants d’une première union, et en a adopté d’autres. Woody Allen, avec lequel elle a retrouvé l’amour, ne veut pas entendre parler d’enfants, de prime abord, mais accepte finalement d’adopter une petite fille, Dylan, dont il s’entiche d’une manière qui attire les soupçons de sa compagne. Jugeant Woody Allen trop collant, voire étouffant avec sa Dylan, alors même qu’il n’a pas les mêmes égards pour les nombreux autres enfants de la famille (Mia Farrow aura jusqu’à 14 enfants), elle l’envoie chez le psychologue, qui jugera son comportement inapproprié, et organisera son suivi, sans toutefois aller jusqu’à formuler des soupçons d’inceste.

Mais tout s’emballe lorsque Mia Farrow découvre en 1992 des photos pornographiques de son compagnon avec sa fille Soon-Yi, adoptée à l’âge de 8 ans avec son ex-mari André Previn, et qui a alors 22 ans, soit 35 ans de moins que Woody Allen. Le couple rompt, et le réalisateur conserve un droit de visite sur sa fille Dylan, surveillée dès lors de plus près par sa mère. Jusqu’au jour où elle enregistre Dylan Farrow lui déclarer que son père adoptif a touché « ses parties intimes », au cours d’une journée où il apparaît avoir disparu pendant une vingtaine de minutes avec sa fille au grenier. Dylan Farrow a-t-elle été « manipulée » par sa mère, comme en est persuadé Woody Allen, ou ce dernier l’a-t-il agressé sexuellement, comme le croit le documentaire, construit comme une démonstration implacable mais laissant peu de place au contradictoire ?

« Plus personne ne voulait m’employer »

Toujours est-il qu’à partir de cette date, la carrière de Mia Farrow, dépeinte dans beaucoup de médias comme une « mauvaise mère », et une « manipulatrice », s’effondre. L’actrice, qui était l’égérie de Woody Allen, et qui avait brillé dans Rosemary’s Baby ou Gatsby le Magnifique, mais aussi dans des films de Claude Chabrol et de Robert Altman, n’apparaît que sur des films de moindre ampleur, et beaucoup pour la télévision. On lui dit qu’elle ne « tournera plus aux Etats-Unis », témoigne-t-elle face caméra.

De fait, comme l’atteste sa filmographie, la plupart des offres de tournage que Mia Farrow reçoit à cette époque concernent surtout des films européens, où elle n’assure en général qu’un second rôle. « Plus personne ne voulait m’employer, hormis à l’étranger, dit-elle. J’avais des propositions en Irlande, en France. Je prenais toutes les offres qu’on me faisait. ». « Mia Farrow était la première, et elle l’a payé au prix fort », résume Geneviève Sellier, historienne du cinéma et fondatrice du site Le Genre et l’Ecran.

Les actrices qui l’ouvrent l’ont payé

Mia Farrow n’est pas la seule actrice à avoir payé de sa carrière pour avoir osé parler de sexisme et de violences sexuelles. Ce fut le cas de Delphine Seyrig, comme l’a démontré le chercheur Alexandre Moussa, auteur d’une thèse sur l’actrice. A partir de 1976, date à laquelle elle s’exprime sur le sexisme dans le milieu du spectacle dans la vidéo Sois belle et tais-toi ! la carrière de Delphine Seyrig connaît une chute brutale. De trois films par an en moyenne entre 1961 et 1975, elle ne tourne plus qu’un film et demi en moyenne par an entre 1976 et 1990. Yves Montand interdit d’embaucher l’actrice, rapporte le chercheur, pour lequel « certaines pratiques sexistes » ont nui à la carrière de l’actrice.

Les actrices qui ont dénoncé des violences sexuelles sont-elles blacklistées ? C’est en tout cas ce que disent certaines de ces femmes elles-mêmes, comme Julie Delpy. « A l’âge de 13 ans, lors de l’une de mes premières auditions, un réalisateur m’a fait une réflexion/proposition malsaine, explique l’actrice et réalisatrice. Il s’est pris le script dans la figure et ma réputation de chieuse a commencé (…). Après, j’ai porté ma carapace en évitant les pièges, et j’ai avancé a pas de tortue car évidemment tout est moins facile quand on dit non et qu’en plus on l’ouvre » a expliqué l’actrice. « Julie Delpy a commencé très jeune sa carrière et a été obligée de s’exiler aux Etats-Unis après avoir dénoncé ces violences sexuelles car plus personne ne voulait la faire tourner en France », confirme Geneviève Sellier.

Effet Pygmalion

Avoir été l’une des toutes premières femmes à porter ce combat sur la place publique n’est sans doute pas le seul facteur qui a conduit Mia Farrow à voir sa carrière s’effondrer. A cela s’ajoutent au moins deux autres raisons, jugées « courantes » par l’historienne du cinéma. La première tient au fait que Mia Farrow, à partir du moment où elle a rencontré Woody Allen, a construit sa carrière presque uniquement sur ce réalisateur, se coupant dès lors de tout son réseau professionnel. Entre 1982 et 1992, au moment où l’affaire éclate, sur 15 films où Mia Farrow joue, seuls deux ne sont pas réalisés par Woody Allen.

« C’est un phénomène récurrent, apparu pendant la Nouvelle vague, où l’on voit des cinéastes jouer au Pygmalion avec les actrices. Quand elles sont ensuite mises de côté par ces hommes, qui les ont bien essorées, elles ont du mal à retrouver une place », commente Geneviève Sellier. Pygmalion, rappelons-le, est sous la prose du poète latin Ovide un sculpteur et roi de Chypre, qui tomba amoureux de la statue qu’il avait sculptée. En France, des actrices comme Stéphane Audran avec Claude Chabrol ou Anna Karina avec Jean-Luc Godard connurent le même sort, selon l’historienne, cette dernière étant jusqu’à sa mort présentée comme « la muse éternelle de Jean-Luc Godard ».

« Tunnel de la comédienne de 50 ans »

Enfin, Mia Farrow a sans doute souffert, à partir du milieu des années 1990, d’un phénomène bien documenté pour les actrices de son âge : le « tunnel de la comédienne de 50 ans ». Rappelons qu’en 1992, Mia Farrow a alors 47 ans. Or, par exemple, alors qu’une femme majeure sur deux a plus de 50 ans en France, sur l’ensemble des films français de 2019, seuls 8 % des rôles ont été attribués à des comédiennes de plus de 50 ans, rapporte une association spécialisée sur le sujet. Ce n’est donc peut-être pas seulement pour avoir dénoncé des violences sexuelles que la carrière de Mia Farrow s’est effondrée, mais peut-être aussi pour d’autres raisons qui n’en ont pas moins le sexisme pour racine.

Seule lueur au tableau, que relève le documentaire : la parole de Dylan Farrow, à partir de 2018 du moins, n’aura pas connu le même sort que celle de sa mère. Ou pour reprendre les mots de son frère, Ronan Farrow, le journaliste qui a mis au jour l’affaire Weinstein, à l’origine du mouvement MeToo : « La culture a changé. »