Afrocyberféminisme, rural futurism, turfurisme… Le futur n’est pas toujours où on l’attend

COURANTS De nouveaux courants artistiques offrent un regard critique et artistique sur le monde de demain

Laure Beaudonnet
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Rihanna dans le clip Sledgehammer
Rihanna dans le clip Sledgehammer — CAPTURE YOUTUBE
  • Depuis le futurisme au début du XXe siècle, qui faisait l’éloge du mouvement, d’autres courants de pensée ont cherché à inviter le monde demain dans de nouveaux interstices de la société.
  • Trois courants artistiques émergent aujourd’hui et tentent de déconstruire la pensée sur le futur.

N’en déplaise à certains, le futur n’appartient pas au monde blanc. Elon Musk et Mark Zuckerberg ne sont pas les seuls prophètes. Depuis le futurisme au début du XXe siècle, qui faisait l’éloge des machines, de la vitesse et du mouvement, d’autres courants de pensée ont cherché à inviter le monde de demain dans de nouveaux interstices de la société. Est-il technologique, architectural, sociétal ?

Le futur prend racine dans une culture, il charrie une histoire, des réflexions, un partage du sensible. Celui de la Silicon Valley, porté par une vision transhumaniste, n’est certainement pas le même que celui des ruralités, de la banlieue, des minorités… L’afrofuturisme en est une expression. De Sledgehammer de Rihanna au blockbuster Black Panther en 2018, en passant par la pochette de The ArchAndroid de Janelle Monáe, son esthétique a envahi les imaginaires ces dernières années. Il projette le futur dans un contexte noir. Pour Mark Dery, qui utilise ce terme en 1994 pour la première fois, l’afrofuturisme est « l’appropriation de la technologie et de l’imagerie de la science-fiction par les Afro-Américains ».

Et récemment, on voit naître d’autres courants artistiques qui offrent un regard critique et artistique sur le monde présent et futur. Petit tour d’horizon.

L’afrocyberféminisme repense les technologies sous l’angle du genre

Repenser la question des technologies sous l’angle du genre et de l’histoire. Sur le modèle de Donna Haraway avec le cyberféminisme, Oulimata Gueye et Marie Lechner, à l’origine de ce mot-valise, ont revisité les cultures numériques à travers une série de conférences, de débats et de performances organisée à la Gaîté Lyrique en 2018. « Nous voulions examiner les enjeux des technologies sous l’angle de l’Afrique, des diasporas, du genre et de la question de la racialisation, explique Oulimata Gueye. L’histoire des technologies a été essentiellement blanche, masculine, européenne et américaine. Y a-t-il une autre histoire des technologies ? »

A travers l’afrocyberféminisme, elle a gommé la notion de futur qui veut tout et rien dire. « A quel temps se conjugue le futur ? Est-ce dans trois minutes, demain, en ce moment ? Avec la pandémie, quand on attendait les annonces du président, le futur c’était son annonce ». Déconstruire la notion de futur pour mieux l’imaginer.

Le manifeste du rural futurism

Pourquoi ne pas penser le futur des ruralités ? Le théoricien et commissaire d’exposition italien Leandro Pisano et l’artiste sonore australien Philip Samartzis s’attaquent aux préjugés sur la ruralité à travers les sons des communautés isolées du sud de l’Italie. « Le rural futurism lance un défi aux discours actuels sur la ruralité qui la pensent comme authentique, utopique, anachronique, provinciale, traditionnelle et stable, et au regard binaire qui accompagne de tels discours : appartenance versus isolement, progrès versus retard », peut-on lire dans le Manifeste publié en 2019.

Conçu tout d’abord comme un festival d’art sonore, de techno-culture et de ruralité, Interferenze est devenu une plate-forme de recherche. A travers des ateliers, des résidences artistiques et un travail de terrain, le rural futurism déconstruit l’idée selon laquelle les zones rurales sont des territoires marginalisés. Loin d’être vouées à l’oubli, les zones rurales doivent être perçues comme un véritable terrain de jeu pour le futur. Et ça commence par l’art.

La banlieue à l’heure du turfurisme

Un livre, un laboratoire et des soirées de discussion sur Telegram, le turfurisme est en ébullition. Imaginé par Makan Fofana dans son livre La Banlieue du Turfu, à paraître le 18 février, le turfurisme aborde le futur sous l’angle de la culture des quartiers. Dans la continuité de l’afro-futurisme et en écho au manifeste italien du rural futurism, il projette des futurs dans un espace, celui de la banlieue, qui n’a pas encore été investi par cet imaginaire.

L’idée est de l’aider à faire fleurir une esthétique, une architecture, un argot, une littérature, comme l’afro-futurisme ou le cyber-punk. « Le futur dont je parle prend racine dans la culture quartier qui discute avec d’autres types de cultures, qui, elles-mêmes, discutent avec un imaginaire occidental », explique cet enchanteur des temps modernes qui veut aider la périphérie à développer son propre génie. Une pensée fertile qui n’a plus qu’à se répandre.