« Le futur de la banlieue va commencer dans une chicha », espère Makan Fofana

INTERVIEW FUTUR Makan Fofana publie « La banlieue du Turfu » ce jeudi

Laure Beaudonnet
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« Nos futurs »: Makan Fofana et sa banlieue du turfu — 20 Minutes
  • Régulièrement, dans son Interview Futur, 20 Minutes interroge des artistes, chercheurs, explorateurs pour recueillir leurs visions de l’avenir.
  • Makan Fofana fait le pont entre la culture quartier et la recherche pour faire émerger des nouveaux possibles.
  • Avec La banlieue du Turfu, il déconstruit les mythologies qui verrouillent la banlieue et tente de réenchanter le turfu de la périphérie avec de nouveaux récits.

Apprenti magicien, explorateur du turfu… Makan Fofana, qui publie La banlieue du Turfu [Tana éditions] ce jeudi, déconstruit la mythologie de la banlieue pour réenchanter la culture quartier à travers le design fiction, la SF et la pop culture. Un travail entamé avec L’Hypercube à la Gaîté Lyrique, un laboratoire qui redessine les contours du futur de la banlieue.

A quoi ressembleront les quartiers populaires dans le monde de demain ? Makan Fofana trace un chemin conceptuel et imaginaire, entre deux bouffées de chicha, qu’il suffit de suivre pour appréhender de quoi le futur sera fait. Rencontre.

Votre livre s’intitule, « La banlieue du Turfu », comment voyez-vous le futur des quartiers ?

Pour moi, la banlieue, c’est avant tout une culture, un imaginaire, un partage du sensible et des modes d’être. Il était important d’utiliser « turfu » car le futur se crée dans un environnement culturel. Le futur dont je parle prend racine dans la culture quartier qui discute avec d’autres types de cultures, qui, elles-mêmes, discutent avec un imaginaire occidental. J’aime bien donner l’exemple du Wakanda [pays africain fictif de l’univers Marvel], il permet aux gens de mettre des images. Quand j’ai conceptualisé la banlieue du turfu, je n’ai pas modélisé son image, je ne suis pas Le Corbusier. J’ai tracé le chemin, c’est pour ça que j’ai créé un laboratoire [L’Hypercube].

A force de travailler sur le sujet, vous avez forcément formé une image de cette banlieue, laquelle ?

Ce serait un mélange de Wakanda, de Silicon Valley mais aussi de ce qu’on voit en Malaisie. Un assemblage hétéroclite de plusieurs villes futuristes sans pour autant ressembler à Dubaï. Il ne faut pas mélanger le futur de la banlieue et une vision très techniciste. Elle se rapproche d’une ville symbiotique, une ville écologique, low tech. Pour entrer dans le futur, on n’est pas obligé de ressembler à la Silicon Valley et de dépenser des millions. Pour moi, le turfu de la banlieue va commencer dans une chicha où les gens viennent de différentes villes, banlieues ou non, et prennent du plaisir. Les chichas sont des lieux récréatifs qu’on peut reconvertir en lieux de démocratie.

« On a compris le message hip-hop, mais si on ne propose pas un autre récit, ça ne marche pas »

Vous avez fondé l’Hypercube, un laboratoire pour explorer la banlieue du turfu à la Gaîté Lyrique, quelles ont été les conclusions de ces recherches ?

L’hypercube est un travail collaboratif qui vise à déconstruire la vision sociologisante du monde et de la banlieue. Tant que vous n’avez pas fait ce travail de déconstruction, les turfus n’apparaissent pas. La banlieue se nourrit de nombreuses fictions. Par exemple, tout le monde est d’accord avec l’idée qu’il faut aider les gens à sortir du quartier. Les rappeurs, l’Etat, toute la société partagent cette fiction commune. Avec les lycéens du 94, on a élaboré deux fictions pour repenser la banlieue. La première décrit un monde où il n’y a pas de morosité. Dans la culture banlieue, on perçoit une mélancolie, l’ambiance est morose, il y a toujours des problèmes. Dans le deuxième scénario, les lycéens ont imaginé un monde où tout coûte un euro pour régler le problème de l’argent. Il y a la mythologie de l’ascension sociale, mais il y a aussi celle liée à l’argent. Commencer par se dire que sans argent on ne peut pas réussir, comme on se le dit en banlieue, c’est compliqué. C’est un monde qui tourne en rond. La banlieue du turfu montre que l’argent n’est pas le problème, il faut de l’imagination.

La crise du Covid-19 a-t-elle remis en question votre façon de voir le futur ?

Le Covid-19 n’a pas changé la mythologie dans laquelle nous pensons la banlieue. La crise sanitaire a mis en exergue deux récits qui étaient déjà présents. Le premier dit : la banlieue, c’est la galère, il y a plus de cas de Covid-19. Un récit pessimiste dans lequel la banlieue subit plus que les autres. Et en parallèle, on voit le discours plus optimiste qui parle de la banlieue comme d’un lieu de créativité. « Regardez ces jeunes qui font des projets ». La question de la banlieue du turfu, ce n’est pas une question de bonne ou de mauvaise image, c’est un espace de création qui fait jaillir un autre possible. Et pour cela, il faut penser différemment. On ne remplace pas un modèle par la critique, mais par un autre modèle. On a compris le message hip-hop, mais si on ne propose pas un autre récit, ça ne marche pas.

Dans votre livre, vous utilisez plusieurs néologismes comme « turfurisme » ou « futurition », que veulent-ils dire ?

En apportant un nouveau langage, on apporte un nouvel univers. Des choses nouvelles peuvent se créer. Pour moi, il était important d’avoir un langage et de prendre de la distance avec Booba, qui a créé le terme « turfu ». « La futurition », c’est la capacité, qui manque à l’humain aujourd’hui, de voir un peu plus loin. C’est un mouvement, un passage. De son côté, le « turfurisme » est un mouvement littéraire, esthétique, à l’image de l’afro-futurisme -qui est né dans les années 1990 et qui a été popularisé avec le film Black Panther, en 2018- et du manifeste italien du Rural Futurisme. Dans les pas de ces deux courants de pensée auxquels on associerait la singularité des quartiers populaires, il y a le « turfurisme ». Notre propre mouvement littéraire, esthétique, argotique dans lequel on se projette dans le futur. Il peut développer son propre génie. Comme il y a la littérature SF et le cyberpunk, il y aura le turfurisme.

« Tout le monde est persuadé que demain c’est la fin, mais ce n’est jamais la fin »

Comment voyez-vous le monde de demain ?

Le Covid-19 est une opportunité de participer à la construction du monde d’après et d’avoir de la place. L’ancien monde n’arrive plus à se réinventer. L’imaginaire de la fin du monde se retrouve dans les religions, chez les anciens. Tout le monde est persuadé que demain c’est la fin, mais ce n’est jamais la fin. Si nous réussissons à traverser ce moment difficile, je vois vraiment des opportunités, des cartes rebattues, d’autres manières de faire. Mais, si on réfléchit en termes d’utopie/dystopie, pessimisme/optimisme, chaos/ordre, on ne va pas s’en sortir. C’est la capacité d’imagination, la futurition, qui me dit : « c’est peut-être possible par là ».

Pour vous, le futur sera ambiance collapsologie ou transhumanisme ?

Le futur ne sera pas si simple. L’image du futur du mec qui vit à la Mecque, du mec qui vit à Paris, de l’écolo de gauche… Ça n’a rien à voir, et il y a des conflits. Les imaginaires les plus puissants sont ceux de la collapsologie et du transhumanisme. Ce sont les deux grands récits possibles qui se confrontent. Ils produisent des fictions, des romans, des films, des nouveaux mouvements littéraires, des solutions technologiques. Il y a un interstice à explorer. A mon avis, ce sera ni l’un ni l’autre, ce sera un mélange des deux.

Le géographe Luc Gwiazdzinski dit, dans une interview au « Monde » : La crise sanitaire « nous oblige à nous mobiliser pour repenser ensemble la ville de demain et qu’elle redevienne la "ville du frottement", de la rencontre ». Qu’en pensez-vous ?

La ville du futur sera géographique et virtuelle. Il y aura des frottements physico-numériques. J’aime bien aussi l’idée de banlieue symbiotique qui va chercher des solutions dans l’environnement. Qu’entend-il par les frottements ? Est-ce qu’il veut dire qu’aujourd’hui, on ne se touche plus, on ne se voit plus, on ne communique plus dans la ville ? Parfois, j’évite mon quartier car j’évite les frottements qui ne sont plus féconds. Donc frottements, ça dépend avec qui et comment.

« Il m’arrive de me présenter comme un apprenti marabout car je suis en train d’inventer ma propre figure du sorcier »

« Si je suis naïf, c’est volontaire : être rêveur et baladeur, c’est le minimum syndical pour penser la ville correctement », affirme l’architecte de Banlieues 89 et militant politique Roland Castro. Qu’en pensez-vous ?

J’adhère, et j’espère m’inscrire dans cette démarche. Le rêveur est opposé au pragmatique. J’ai eu besoin d’un temps poétique, un temps d’exploration pour revenir plus enrichi au réel. Si vous pensez que le rêve n’est pas nécessaire, que l’argent est plus important, nous sommes en démocratie. Mais pour moi, le rêve est important.

Que vous évoque cette image tirée du film « Harry Potter », personnage auquel vous faites souvent référence dans votre livre ?

Daniel Radcliffe dans «Harry Potter»
Daniel Radcliffe dans «Harry Potter» - AP/SIPA

J’ai mis du temps à lire Harry Potter. Un jour, j’ai commencé et c’était l’apothéose. Je me suis demandé pourquoi j’ai besoin de ce livre pour penser la magie et l’enchantement. Il y avait cette opposition entre le quartier désenchanté dont les rappeurs sont les apôtres, et ce petit monde dans lequel le cœur revivait. Je me suis dit que j’allais réintroduire l’enchantement dans ma vie et essayer de construire avec. Il m’arrive de me présenter comme un apprenti marabout car je suis en train d’inventer ma propre figure du sorcier. Où vais-je trouver cette figure magique dans la culture quartier ? Dans cette culture, il y a la figure du marabout qui est délaissée, critiquée par l’Islam. Il est dévalorisé : il ment, il veut de l’argent. Je cherche ce nouveau contact entre le marabout réinventé et Harry Potter.