« Libres ! » sur Arte : « La vulve est sous-représentée par rapport à la bite », souligne Ovidie, la créatrice

INTERVIEW « 20 Minutes » a interviewé Ovidie à l’occasion de la sortie de « Libres ! », web-série documentaire sur Arte qui déconstruit les stéréotypes autour du corps humain et de la sexualité

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Ovidie, actrice et réalisatrice française.
Ovidie, actrice et réalisatrice française. — BALTEL/SIPA
  • La web-série documentaire Libres ! d’Ovidie est visible sur Arte dès ce mercredi.
  • 20 Minutes a interviewé Ovidie, qui nous parle de son épisode préféré, « Cachez ce sang », avec un « vagina dentata ».
  • « Quand un homme envoie une dick pic, c’est pour asseoir sa domination », explique la réalisatrice et documentariste.

Elle est documentariste, docteure en lettres, féministe, et spécialiste des questions de sexualité. 20 Minutes a interviewé Ovidie, qui présente ce mercredi 27 janvier sa web-série documentaire Libres !  sur Arte, réalisée avec Josselin Ronse et relevée d’humour par la comédienne et journaliste Sophie-Marie Larrouy, d’après des illustrations de Diglee. Une adaptation entièrement en animation en dix épisodes de quatre minutes encore plus drôle et vivante de leur livre du même nom, sous-titré Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels. Et surtout une façon de mettre un bon coup de pied aux fesses des préjugés sur la sexualité et le corps féminin, des menstruations jugées « dégoûtantes » aux canons de beauté maigrichonne qui nourrissent les troubles alimentaires de milliers de femmes.

« Libres ! » est un vrai travail de déconstruction des stéréotypes sexistes, avec à la fois plein d’info, une vraie rigueur scientifique, et beaucoup d’humour ! C’est quoi le but, former une nouvelle génération de féministes ? (sourire)

Non ! Je n’en ai pas la prétention ! (rires) Mais l’idée de Libres ! est bien de proposer une réflexion autour des injonctions à caractère sexuel, et de se poser la question des représentations qui nous entourent, dans notre univers culturel et médiatique, et comment elles se répercutent jusque dans nos pratiques intimes. De l’épilation aux restrictions alimentaires : comment cela impacte-t-il nos vies intimes ?

Parlez-nous de votre épisode préféré.

Un de mes épisodes préférés c’est « Cachez ce sang », où il y a mon plan préféré de toute la série, qui est une plongée dans un « vagina dentata », un vagin à dents [un mythe selon lequel le vagin de certaines femmes serait doté de dents], et dans un long tunnel [voir épisode ci-dessous]. Je croyais à fond à ce plan, et il a fallu qu’on se batte un peu pour qu’il reste. On n’est quand même pas tout à fait avancés sur ces questions-là. Ces dernières années cela a un peu bougé sur le sang des règles, on a eu la publicité Vania qui montrait un liquide rouge et pas un liquide bleu, mais un certain nombre de personnes ont quand même saisi le CSA [près d’un millier de saisines]. On peut voir des éjaculations à n’en plus finir dans le porno, du bukkake, du sperme à chaque scène, mais jamais on ne verra une actrice avec ses règles, alors que c’est un truc hyperbanal d’avoir un rapport pendant ses règles.

Un des épisodes revient sur le « mommy porn » Cinquante nuances de Grey, du SM soft plein de clichés qui semblait à la mode pendant un temps. Qu’est-ce qui ne va pas dans ces scénarios ?

Le SM soft s’est démocratisé avec 50 nuances de Grey. Mais le mommy porn n’est pas un phénomène éphémère. C’était déjà là avant. Quand on regarde une bonne partie de la pornographie des années 1970, ou de la BD érotique de la même période, ou même le roman Histoire d’O, on se rend compte que le schéma initiatique de la jeune oie blanche qui se révèle être une grande putain dans les bras d’un homme expérimenté, un homme de pouvoir, un homme riche – parce que si c’est un prolo c’est pas drôle – ce schéma-là était déjà dans notre culture. [L’autrice] Camille Emmanuelle a écrit plein de mommy porn sous pseudo, et disait qu’ils étaient aussi réacs que si Zemmour écrivait du porno. Dans le cahier des charges par exemple, les héroïnes n’avaient pas le droit de se masturber, il fallait que ce soit un homme qui leur fasse découvrir le plaisir. C’est un schéma tout pourri, usé jusqu’à la corde, mais qui reste toujours présent. On ne trouve pas dans les romances de mecs au chômedu…

Vous racontez dans la série recevoir beaucoup de « dick pics », des photos de pénis. De quoi la « dick pic » est-elle le symbole ?

Quand un homme envoie une dick pic, ce n’est clairement pas pour exciter l’autre, c’est pour asseoir un état de domination sur la personne. De même que l’exhib dans la rue ne cherche pas à exciter les femmes à qui il montre son petit oiseau, il fait ça pour choquer. Je te choque en te montrant de façon non sollicitée ma bite. On est tellement habituées à recevoir des dick pics, on sait que tout le monde en reçoit, ça suscite de la moquerie. Mais pour une nana qui n’en a jamais reçu et n’est pas au courant, ça crée un état de stupeur. Et une nana spontanément ne prend jamais une photo de sa chatte. Parce que la vulve est sous-représentée par rapport à la bite. Il y a des représentations dites « phalliques » partout. Tu demandes à quelqu’un de dessiner une vulve, tu vas avoir un moment d’absence, alors qu’une bite, on la dessinera sans problème. On ne parle pas d’ailleurs de « représentations vulvaires » [versus « représentations phalliques »].

Cela vous arrive encore ?

Honnêtement cela fait des années que je n’en reçois plus. Mais cela fait aussi des années que je me fais moins harceler dans la rue. Et je pense que cela conforte ce que je craignais un peu : ça va de pair avec l’âge, plus t’es jeune plus tu es considérée comme vulnérable, plus tu subis de harcèlement, en ligne ou dans la rue. Donc je ne reçois plus de dick pics mais parce que dans la tête des mecs j’ai presque passé la date de péremption. Alors que les meufs de 15-18 ans que je rencontre dans mes interventions au lycée, elles en reçoivent toutes. Et puis quand t’emploies le terme « féministe pro-sexe » [un courant qui s’oppose notamment au féminisme abolitionniste qui veut la fin de la prostitution], tu as toute la horde des crevards qui s’imaginent que t’en peux plus et que tu ne penses qu’au cul. Alors que cela veut juste dire que tu fais les choix que tu veux, y compris celui de ne pas baiser du tout. Certains hommes ont confondu féminisme pro-sexe et open bar…

La série est adaptée du livre que vous avez réalisé avec Diglee, « Libres ! – Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels ». Qu’est ce qu’apporte de plus la série par rapport au livre ?

Un peu plus d’immédiateté : finalement la messe est dite en 3 minutes 30. Et je trouvais cela intéressant de mettre des images sur ce discours-là : c’est plus digeste que de juste lire un texte militant. L’ADN de Libres ! le livre est toujours là mais dans le livre il y avait une division entre texte et images, on avait cinq pages de texte, puis une planche. Là, l’image accompagne le discours tout le temps. Et on a un moyen de toucher plus rapidement plus de monde. Il y a toute une génération de jeunes femmes qui peuvent être touchées grâce à une web-série, cela permet de faire passer nos idées au plus grand nombre en restant accessible. Et [contrairement à un livre] cela peut se regarder à deux, si on est en couple hétéro cela peut donner lieu à une discussion avec ton mec.

Il y a une pointe d’humour anglais qui marche très bien. Cela vient d’où ?

Il y avait un peu ça dans le texte d’origine mais je pense que c’est Sophie-Marie Larrouy qui a apporté la dose d’humour. Moi, je ne suis pas quelqu’un de drôle ! J’ai une voix monocorde. Quand j’ai vu le premier pilote, je n’étais pas emballée, je voulais qu’il y ait quelqu’un qui vienne me secouer de temps en temps, faire des relances, casser ce côté monocorde. Du coup il y a eu un moment où, en mars, j’ai appelé Sophie-Marie Larrouy, et je lui ai dit « il faut que tu m’aides ! ».

Après #MeTooInceste et #MeTooGay, on voit que le mouvement #MeToo continue de gratter des couches encore plus profondes de tabou, que des nouvelles strates et sphères sont explorées. A quand un #MeToo du porno ?

Je ne suis pas forcément la mieux placée pour en parler car je n’y suis plus [Ovidie a joué dans et tourné des films X] et je ne travaille plus sur le sujet. Mais je suis ces questions, je fais de la veille sur Youporn et Pornhub et ça m’intéresse de voir ce qui se passe maintenant. Et ce que j’ai quand même vu c’est le #pornhubgate, qui a obligé la plateforme à dégager des millions de vidéos de leurs sites. Visa et Mastercard leur ont coupé les moyens de paiement. La pétition traffickinghub a été signée par plus de 2 millions de personnes. Donc il y a quand même eu ce truc, qui n’est pas rien. Et en France il y a eu l’affaire Jacquie et Michel, avec des personnes mises en examen.

J’ai appris que vous organisiez un Festival de films de chiens. D’où vous est venue cette idée loufoque ? (rires)

J’en regarde beaucoup beaucoup, des films avec des chiens, et j’aime bien les regarder avec mes chiens ! (rires) C’est un festival monté en Charente, en plein air, et à trois avec Benoît Delépine et Frédéric Felder, de la clique Groland. Pour le moment on a fait une édition, en 2019, très peace, les chiens étaient très calmes, et l’année dernière ça a été annulé à cause du Covid. Mais cette année on va faire non seulement le festival mais aussi un « colloque chien », universitaire, avec l’université de Limoges où je donne des cours. C’est très sérieux ! (rires des deux côtés) On aura des spécialistes pluridisciplinaires, sociologue et philosophe, qui travaillent sur le chien. Et pour le festival, l’idée c’est que tu puisses regarder des films dont au moins un des héros ou héroïnes est un chien, et que tu puisses le faire avec ton chien. Et ce ne sont pas que des films jeunesse, il y a des films d’auteur et autrice avec des chiens. C’est le 2 et le 3 juillet en Charente. Voilà, vous savez ce que vous allez faire de votre début d’été !