« On nous promet un avenir difficile, il faut changer nos comportements, mais on peut le faire », assure Christian Clot

INTERVIEW FUTUR L’explorateur et chercheur Christian Clot a publié fin octobre « Covid et après »

Laure Beaudonnet

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L'explorateur Christian Clot à Paris le 23 mars 2017.
L'explorateur Christian Clot à Paris le 23 mars 2017. — JOEL SAGET / AFP
  • Régulièrement, dans son Interview Futur, 20 Minutes interroge des artistes, chercheurs, explorateurs pour recueillir leurs visions de l’avenir.
  • Christian Clot est à la fois chercheur et explorateur des milieux hostiles.
  • Avec son Adaptation Institute, il étudie les capacités humaines d’adaptation face aux changements. Un avant-goût du monde qui nous attend.

Explorateur, chercheur et spécialiste des capacités humaines d’adaptation. Christian Clot dirige depuis une vingtaine d’années des expéditions en milieux climatiques extrêmes (Dasht-e-Lut en Iran, monts Verkhoïansk de Yakoutie, canaux marins de Patagonie, forêt tropicale du Brésil). Dans ces contrées splendides mais hors normes, il a enduré des températures, à l’ombre, de +60 °C à -60 °C ; des taux d’humidité de 2 % à 100 % et des vents dépassant les 130 km/h, et tout cela, sans moyens de communication.

Ces études de terrain sont complétées par des travaux en laboratoire, menés par l'Adaptation Institute, pour mieux comprendre les capacités humaines d’adaptation face aux changements. Il a publié Covid et après ( Michel Lafon) au mois d’octobre à travers lequel il propose un voyage vers les terres inconnues. Un avant-goût du monde d’après et des crises que l’humanité pourrait rencontrer.

Quel état des lieux faites-vous de la crise du Covid-19, encore en cours ?

C’est la première crise qui touche au même moment tous les pays du monde. C’est aussi la première crise autour du Web 2.0 avec la capacité hallucinante de communiquer, pour le meilleur et aussi un peu pour le pire. Quand un pays est touché par une crise, il a tendance à appeler au secours les autres pays. Pour la première fois, tout notre système collaboratif est tombé. On a vu des pays se tirer dessus et se voler des masques dans les aéroports plutôt que de s’entraider. Il a fallu un temps énorme pour que la communauté internationale recommence à essayer de trouver des mesures communes.

Voyez-vous un lien entre ce que vous avez observé en milieu extrêmes et ce que la population affronte aujourd’hui ?

Le rapport le plus immédiat, c’est la vitesse à laquelle les choses ont frappé. Quand on est dans un milieu hostile, on peut avoir tout à coup une tempête, un ours polaire qui se lève devant nous, et il faut réagir très vite. C’est la première fois qu’un événement de cette ampleur nous arrive à une vitesse incroyable. Du jour au lendemain, on se retrouve dans une situation qui n’a jamais été connue. La deuxième similitude : quand une crise nous tombe dessus, on se croit balayé, et ensuite, on essaye de revenir à notre état de capacité. Certaines crises, comme celle-ci, au lieu de durer quelques minutes, s’installent pour des jours, des années parfois. On a donné beaucoup d’énergie dans la première période de confinement et on s’est retrouvés épuisés… Dans l’étude Covadapt que nous avons menée, on a vu apparaître une fatigue mentale en octobre-novembre. Même les gens les plus optimistes se sentent désarçonnés, fatigués.

« Il faut retrouver la capacité de comprendre et d’utiliser à bon escient nos émotions et notre réalité »

Vous parlez d’épiphanie pour expliquer ce moment où l’esprit s’accroche à quelque chose de positif pour continuer d’avancer, expliquez-nous un peu plus précisément ce concept ?

L’épiphanie est la capacité d’un soudain émerveillement. Cela peut être un coucher de soleil, un souvenir, une odeur. Quelque chose qui remonte dans notre cerveau et qui nous fait du bien. Et la question qu’il faut se poser, c’est « Qu’est-ce que j’en fais ? ». La plupart du temps, ça arrive et on passe à autre chose. Il y a des personnes qui arrivent à faire de cet événement une envie pour le futur. C’est le travail que nous faisons. Quelque chose qui transforme un moment de plaisir, d’épiphanie, en une possibilité de projection pour le futur. Qui donne envie d’agir pour le retrouver. Il faut qu’on retrouve des projections pour le futur. Aujourd’hui, pratiquement 60 % de la population ne peut plus se projeter dans le futur.

Comment faire ?

On n’a pas de prises sur le virus ni sur les décisions gouvernementales. Il faut chercher ce qui nous fait du bien dans notre propre périmètre. Chercher des solutions sur lesquelles on a le contrôle. Ce changement de paradigme entre « j’attends des autres » et « je me mets en mouvement » est fondamental, cognitivement parlant, pour construire un futur. Et du point de vue plus macro, aujourd’hui, on met des moyens pour développer le quantique, la 5G, mais ce ne sont pas des espoirs pour les gens. Il faut une grande envie, dire où on veut la France dans dix ans. On a oublié le collectif. Comment redonner envie à l’ensemble des 66 millions de Français ?

Que vous ont appris vos recherches sur l’adaptation humaine en milieux hostiles, notamment vos recherches sur les fonctions cognitives ?

Je dirige Human Adaptation Institute où on mène des études sur les expéditions, mais aussi des études sur des personnes en transformation profonde, des entreprises, des migrants. On observe deux états dans le cerveau. La tendance à la stabilisation : quand on est face à une crise, notre premier réflexe en tant qu’humain, est de mettre en œuvre cette résilience pour retrouver l’homéostasie. C’est un système de réaction : il s’est passé une crise, je réagis et je stabilise. D’autres schémas cassent ce principe et permettent de ne plus seulement être à la recherche de la stabilisation mais de gérer nos peurs, d’écouter nos émotions et d’utiliser notre système sensitif et sensoriel pour projeter une idée et un futur. Aujourd’hui, on a plutôt tendance à éliminer les émotions de l’équation. Au contraire, il faut retrouver la capacité de comprendre et d’utiliser à bon escient nos émotions et notre réalité.

Comment ces changements se manifestent-ils à travers les IRM du cerveau ?

On voit des modifications structurelles dans notre cerveau, dans la matière blanche et dans la matière grise. Une quinzaine de zones du cerveau se sont modifiées, soit en augmentation de masse parce que de nouvelles compétences ont été acquises, soit en diminution. Le cerveau est obligé de choisir là où il met son énergie. Dans des systèmes où on a besoin de construire, on arrête certaines zones de mémoires épisodiques pour se concentrer sur les besoins de construction et d’apprentissage de nouvelles tâches dans le futur. On le voit sur l’IRM. Il faut prendre cela comme un formidable espoir : « il n’y a pas d’inéluctable ». On peut continuer de développer, on peut continuer de changer. On nous promet un avenir difficile, il faut changer nos comportements et nos paradigmes, mais on peut le faire. Il n’y a pas d’impossibilité.

« Il n’y a pas encore la conscience que nous sommes toutes et tous en partie responsable de ce changement »

Quelle est votre idée du monde qui nous attend ?

Le monde qui nous attend sera celui qu’on voudra construire. Il sera ni le monde merveilleux que semblent vouloir nous offrir les technophiles. Et il ne sera pas celui de cet effondrement absolu qu’on nous promet. Il ne le sera pas, si on décide d’agir aujourd’hui pour qu’il ne le soit pas. Il n’y a pas d’inéluctable pour le futur. C’est celui que chacune et chacun décidera aujourd’hui d’essayer de construire.

David Wallas Welles, journaliste du New York Magazine dit, pour parler du monde qui nous attend : « Il y aura une quantité de souffrance sans précédent et nous apprendrons à vivre avec. Nous trouverons un moyen de trouver tout cela acceptable. » Qu’en pensez-vous ?

Il dit qu’on va trouver l’inacceptable d’aujourd’hui acceptable demain. Je pense, effectivement, que plus la situation est dramatique, plus on est contents des choses qui vont bien. Quand la crise dure, on met à la poubelle tout ce qu’on avait comme certitudes, et on commence à accepter ce qui était inacceptable. Mais je n’ai pas envie qu’on s’arrête là. Cette situation ne peut pas perdurer. Il faudra revenir à des notions un peu plus stabilisées, et ça, c’est le rôle des gouvernements. L’histoire a montré que les mesures coercitives prises durant les crises ont tendance à ne pas être levées à la fin des crises. C’est le danger de la crise du Covid-19.

Le philosophe Dominique Bourg dit : « On est déjà entré dans une dynamique culturelle où les gens ont commencé à comprendre que le monde tel qu’ils l’ont connu va disparaître ». Êtes-vous d’accord ?

J’aimerais dire oui, mais nos études montrent le contraire. Nos études montrent qu’environ 95 % des gens voudraient un changement pour le futur, il n’y a pas d’ambiguïté. Mais sur la question de se transformer soi-même pour que ce futur soit possible, on tombe à 30 %. Et quand on regarde la proportion des gens qui ont commencé à modifier leur vie quotidienne, on tombe à 18 %. Il y a la conscience qu’il faut changer mais il n’y a pas encore la conscience que nous sommes toutes et tous en partie responsable de ce changement.

« Plutôt que de transformer leur territoire, ils se sont transformés pour leur territoire »

Pablo Servigne a dit : « Pour éviter le chaos social, il nous faut anticiper, avoir une culture de la coopération ». Qu’en dites-vous ?

Personnellement, j’aimerais éliminer le mot coopération pour solidarité. La coopération, c’est le deal social de base. Quand on signe un contrat dans une entreprise, par exemple, on accepte de collaborer dans cette entreprise. J’aimerais qu’on aille sur le principe de solidarité. Non seulement, je dois collaborer et coopérer, mais en plus je vais essayer de comprendre l’autre, de savoir pourquoi il agit de telle manière. Pendant ce temps Covid, personne n’a essayé de comprendre les décisions des uns et des autres. Mais je ne soupçonne pas Pablo Servigne d’utiliser la « coopération » autrement que par cette définition que je viens de donner.

Que pouvez-vous nous dire sur cette image d’une de vos expéditions ?

Image extraite d'une des expéditions de Christian Clot en Patagonie
Image extraite d'une des expéditions de Christian Clot en Patagonie - CAPTURE ADAPTATION INSTITUTE

Les canaux marins de Patagonie, c’est l’une des expéditions qui m’a le plus touché de ma carrière d’explorateur. Avec Mélusine Mallender, on a passé six mois dans ces territoires de Patagonie pour retrouver les traces d’un peuple (les kawésqar) qui a disparu. Sur l’image, on est dans un fjord où plus personne ne pénètre, mais on sait que ce peuple y pénétrait à l’époque. Ce milieu patagon est terrifiant avec des tempêtes en permanence, 24 à 25 changements météorologiques dans la même journée. C’est aussi l’un des milieux les plus beaux du monde. Après la tempête, il y a des arc-en-ciels, ces glaciers extraordinaires, ces forêts… C’est unique.

Voir que ces humains ont su vivre 10.000 ans sur ce territoire, dans un contexte très dur, et se mettre en adéquation avec lui, c’est l’un des plus beaux symboles que j’ai appris dans mes expéditions. Comme il faisait très humide, ils vivaient nus, ils ont fait le contraire de ce qu’on a fait en tant que civilisation dite avancée. Plutôt que de transformer leur territoire, ils se sont transformés pour leur territoire. Quand les Occidentaux sont arrivés et qu’ils les ont habillés, ils ont attrapé des maladies à cause de l’humidité des habits et des miasmes. Ils ont été décimés par la maladie. Cette image me touche beaucoup. Elle me rappelle à la fois cette expédition et cette histoire des kawésqar qui, pour moi, est un symbole extraordinaire.