« On est tous porteurs et victimes de préjugés », estime Sophia Aram, autrice de « La Question qui tue »

INTERVIEW L’humoriste évoque pour « 20 Minutes » les micro-agressions dont elle a fait le sujet du livre « La Question qui tue », paru le 13 janvier

Propos recueillis par Fabien Randanne

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L'humoriste et autrice Sophia Aram.
L'humoriste et autrice Sophia Aram. — Geoffroy de Boismenu
  • Dans son livre La question qui tue, paru début janvier aux éditions Denoël, Sophia Aram parle des micro-agressions.
  • Les micro-agressions sont ces phrases, telles que « T’as l’air normal, pour une handicapée », « T’es gentil, pour un musulman » ou « Tu es trop mignonne pour être lesbienne », qui ne paraissent pas forcément malveillantes pour qui les prononce mais qui peuvent heurter les personnes auxquelles elles s’adressent.
  • « Essayons juste d’apprendre à vivre ensemble en apprenant à considérer l’autre avec toutes ses "différences" – et je mets des guillemets à différence, parce que pour moi, ce ne sont pas des oppositions ou une barrière mais davantage un enrichissement », explique Sophia Aram à 20 Minutes.

« Tu parles comme une blanche… », « T’es super belle pour une noire ! », « T’as pas l’air gay, pourtant… », « Vous fêtez les anniversaires dans ton pays ? » Dans La Question qui tue, paru début janvier chez Denoël, Sophia Aram recense ces phrases, a priori bienveillantes, mais qui agissent comme un venin sur les individus visés. « Les personnes qui les prononcent sont rarement conscientes de leur énormité et des effets qu’elles peuvent produire », écrit l’humoriste qui officie dans la matinale de France Inter. A travers son livre, elle appelle, non sans humour, à « prendre la mesure de ces micro-agressions » pour ne pas « s’habituer » à ces « questions qui tuent ».

Quel a été le déclic pour écrire ce livre ? Avez-vous subi la micro-agression de trop ?

Pas réellement. C’était en germe, c’était là, c’était présent. Je ne me suis jamais considérée comme une victime. J’ai toujours vécu ce que j’étais, c’est-à-dire une fille de Maghrébins en France, comme étant plus une chance qu’autre chose. Mes premières confrontations au racisme sont survenues plus tardivement, lors de mon arrivée sur France Inter. C’est en réfléchissant à la question des micro-agressions telles qu’elles étaient présentées par des universitaires américains sur l’aspect exclusivement raciste que je me suis dit qu’on avait tous une histoire et que cela concernait tout le monde : on est tous porteurs de préjugés et on est tous victimes des préjugés.

Vous dites dans votre livre que vous éprouviez d’abord une défiance par rapport au concept de « micro-agression » et à la position victimaire…

Je ne suis pas très à l’aise avec cette posture victimaire, je ne crois pas qu’elle fasse bien avancer les choses. En même temps, il faut entendre la souffrance qu’il y a derrière, cela n’empêche pas.

Il faut que chacun et chacune se remette en question ?

Sans aller jusqu’à une remise en question, il s’agit simplement de réfléchir aux préjugés que l’on charrie et à notre regard sur l’Autre. Une des catégories de personnes les plus discriminées à mes yeux aujourd’hui sont les personnes trans qui subissent des violences qui sont au-delà de la micro-agression parce que notre regard n’a pas encore bougé. Je suis convaincu que les mots peuvent précéder les actes, qu’ils peuvent avoir un poids. Quand on sait que, dans les cours de récré, le « sale PD » est l’une des injures les plus communément utilisées, sa banalisation risque presque de légitimer le tabassage d’un homosexuel. Il faut être vigilant.

Lors du débat sur l’emploi de ce terme dans les stades de foot, par exemple, beaucoup disaient le proférer sans penser aux gays ou qu’il s’agit du « folklore » du football…

J’en suis totalement convaincue, sauf qu’il y a des homosexuels qui le prennent pour eux, qui en souffrent, et il faut entendre cette souffrance.

Certains rétorqueront qu'« On ne peut plus rien dire ». Que pensez-vous de cet argument ?

Qu’on ne puisse plus dire « sale youpin », cela ne me gêne pas du tout, en fait. Est-ce que ça me manque ? Mais ab-so-lu-ment pas ! Quand on regarde dans le rétroviseur, on voit qu’il y a plein de choses qui se faisaient, qui se disaient autrefois et qui ne se font plus, ne se disent plus aujourd’hui. Est-ce que ça nous manque ? Non. C’est une nouvelle époque voilà. Je ne fais pas la police de ce qui peut se dire ou non, simplement, je dis qu’il faut être vigilant par rapport aux personnes qui peuvent être blessées. Essayons juste d’apprendre à vivre ensemble en apprenant à considérer l’autre avec toutes ses « différences » – et je mets des guillemets à différence, parce que pour moi, ce ne sont pas des oppositions ou une barrière mais davantage un enrichissement.

Cela passe par quoi en priorité ? Par s’informer davantage, travailler son empathie ?

Je ne sais pas si l’empathie se travaille. Je pense que l’empathie, ça se vit. Il faut écouter les autres. J’ai une amie qui est très grande de taille. L’autre jour, je n’arrivais pas à attraper un objet en hauteur. Je suis allée prendre un escabeau et elle m’a dit : « Laisse, je te l’attrape. » Je lui ai répondu : « Oh, la vache, qu’est-ce que t’es grande ! ». Et je me suis reprise moi-même en me disant que si elle avait été toute petite, je ne lui aurais pas lancé « La vache, qu’est-ce que t’es petite. » Je l’ai questionnée sur ce qu’elle avait vécu du fait de sa grande taille. Elle m’a expliqué qu’aujourd’hui, tout allait bien, qu’elle a cinquante balais et que tout ça est très apaisé, mais à l’adolescence, effectivement, cela a été une souffrance. Quand je lui disais, ce n’était pas mal intentionné. Simplement je n’ai pas laissé cette maladresse sans la questionner, sans savoir d’où ça venait. Notre regard sur la norme peut bouger un peu.

Est-ce que votre livre a généré, dans votre entourage ou ailleurs, des révélations sur des micro-agressions subies ?

Il y a plein de gens qui m’adressent des témoignages via les réseaux sociaux. Là, il y a plein d’enseignants qui m’envoient tous les préjugés sur le monde enseignant, sur le fait qu’ils ont « trop de vacances », qu’ils sont des « fainéants ». Et eux, qui sont des personnes passionnées par leur métier, me racontent ça comme des micro-agressions. Je veux bien les croire parce que c’est assez vexant de recevoir tous ces clichés en pleine face, que les gens finissent par croire à force. C’est cela qui est dangereux : ce qui peut être une petite boutade peut finir par s’inscrire dans l’inconscient collectif. J’ai aussi eu plein de témoignages sur « Je peux toucher tes cheveux ? ». Une fille qui a un prénom particulier me racontait qu’à chaque fois qu’elle se présentait on lui demandait si c’était un pseudo… C’est divers, ce n’est pas que le racisme qui revient, il y a le sexisme, l’homophobie ordinaire, les fonctionnaires… tous ces préjugés.

Et parler d'« homme blanc de plus de 50 ans », c’est de la micro-agression ?

Catégoriser les gens me pose assez souvent problème. Parler de couleur de peau me pose assez souvent problème. Je ne crois pas qu’il y ait un tout. Pour moi, « l’homme blanc », c’est un truc qui n’existe pas. Je ne sais pas ce que c’est que le blanc, il faudra me montrer le nuancier d’ailleurs, parce que j’ignore à partir d’où on distingue le « blanc » du « pas blanc ». Catégoriser les gens comme ça me questionne. On est dans une dérive d’une lecture du monde selon la couleur de peau. Le terme de « race » arrive de plus en plus dans le débat public alors que c’est une notion contre laquelle les universalistes se sont toujours battus. Alors oui, évidemment, certains hommes dits « blancs de plus de 50 ans » subissent… En préparant mon spectacle, j’ai lu des enquêtes sur des femmes ne supportant pas l’idée que leur mari gagne moins qu’elles. Je trouve ça assez violent, comme injonction.

Vous qui évoquez souvent les faits de société dans vos chroniques sur France Inter, vous avez l’impression, comme on l’entend dire, que la société est de plus en plus clivée ?

C’est une impression. Je crois qu’il n’y a pas de fatalité. Il faut se méfier de la lecture du monde quand elle se fait par des biais. On sait que via les réseaux sociaux, on est dans un entre-soi qui est lié à des algorithmes qui nous donnent l’impression soit qu’on pense tous pareil, soit que l’on n’est confronté qu’à des gens aux antipodes de ce que l’on pense. J’ai cette chance, hors pandémie, de sillonner la France avec mes spectacles et d’aller à la rencontre d’endroits que je ne connaissais absolument pas. On a un pays magnifique, une diversité qui est assez impressionnante et, en réalité, il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent si on veut bien les regarder.

Est-ce que le fait de travailler sur ce livre vous a permis de désamorcer les micro-agressions à votre égard, de vous insensibiliser ?

Sincèrement, je ne me suis jamais surprise à être blessée par des mots. En revanche, ce que je ne supporte pas et qui peut me mettre en colère, ce sont les assignations. C’est-à-dire que sous prétexte de mes origines familiales – le Maroc, pour ma part – ou sociales – je suis issue d’un milieu populaire et j’ai grandi en HLM en banlieue parisienne –, on m’assignerait à appartenir à un groupe qui déciderait pour moi de mes goûts musicaux, de ma façon de manger, de m’habiller, de me coiffer, de parler… Cela m’insupporte. C’est davantage de la colère, au nom de ma liberté en tant qu’individu, d’être une personne libre de ses choix, de ses goûts et de ses envies.

Un exemple de ce qui vous met en colère ?

Je parle dans le bouquin de ce journaliste qui, après avoir vu mon premier spectacle, me dit ne pas comprendre pourquoi je n’ai pas demandé à Kader Aoun et Jamel Debbouze d’écrire pour moi. Je pense que ce n’était pas malveillant, peut-être qu’il n’avait pas aimé et que c’était sa façon à lui de me dire que j’aurais dû faire appel à d’autres auteurs. Mais il a choisi de dire Kader Aoun et Jamel Debbouze. Je les aime beaucoup par ailleurs, mais le problème c’est qu’on voulait me mettre dans une case et que je refuse cela. Chacun et chacune devrait être libre, quelles que soient son origine, son appartenance… J’ai des copines qui ont des noms à particule et qui ne supportent pas ce regard de « Toi, la baronne, tu fais ci, tu fais ça… » Elles sont libres d’être comme elles sont. Elles peuvent aussi avoir envie d’être autrement que ce que leurs origines sociales auraient décidé pour elles. En écrivant ce livre, j’essaie de mettre des mots sur cette colère. J’aimerais, modestement, qu’on se questionne sur ce que chacun peut véhiculer et porter comme préjugés.