A quoi s’attendre pour 2021 ? « Dans les deux prochaines années, on verra du chaos »

TEMOIGNAGES Trois spécialistes du futur posent un diagnostic sur le monde d’aujourd’hui avant d’envisager celui qui nous attend

Laure Beaudonnet

— 

Paris dans un futur apocalyptique... Le monde de demain pourrait sombrer dans la folie.
Paris dans un futur apocalyptique... Le monde de demain pourrait sombrer dans la folie. — Grandfailure / Getty Images
  • Thibaut Nguyen, directeur du département Tendances et Prospective chez Ipsos, Virginie Tournay, directrice de recherche au CNRS et membre de la Red Team et Stéphanie Nicot, directrice artistique du festival Les Imaginales mettent un pied dans le monde de demain.
  • A-t-on des raisons de nous réjouir de passer à 2021 ? A vous de voir…

Que peut-on espérer pour le futur ? L’année 2020 a plongé le monde dans la sidération avec l’arrivée de la pandémie du Covid-19. Au menu de ces douze derniers mois :  confinements à répétition, crise économique sans précédent, fracture sociale, troubles psychiques des populations… Avant de souhaiter vos meilleurs vœux à vos proches, 20 Minutes a interrogé trois spécialistes du futur pour vous aider à y voir plus clair sur l’année qui vous attend (et après).

Thibaut Nguyen, directeur du département Tendances et Prospective chez Ipsos, Virginie Tournay, directrice de recherche au CNRS, membre de la Red Team chargée de créer des scénarios futuristes et disruptifs au profit de l’innovation de défense et Stéphanie Nicot, directrice artistique du festival Les Imaginales posent un diagnostic sur le monde d’aujourd’hui avant d’envisager celui qui nous attend. A-t-on des raisons de nous réjouir de passer à 2021 ? On vous laisse juges.

  • Thibaut Nguyen : « Je pense qu’il faudra descendre au fond de la piscine »

« Les années sont encore plus folles que prévu. On observe un coup d’accélérateur sur des mouvements qui étaient déjà perceptibles : la fragmentation et la déstabilisation mentale. Le mouvement d’éclatement des collectifs se poursuit comme on l’a vu avec le manque d’unité médical, scientifique et politique. La difficulté à attraper la vérité est un autre élément fort. Qu’est-ce qui est vrai ? Que sait-on sur le Covid-19 ? Je suis frappé de voir qu’après neuf mois, on en sait presque moins qu’au début de la pandémie. Il est de plus en plus difficile de s’appuyer sur des repères extérieurs objectifs. Chacun va être obligé de se tourner vers ses propres convictions et, encore une fois, cela va fragiliser le collectif. Imaginons un bateau dans lequel l’équipage n’est pas d’accord sur le chemin à emprunter. Des groupes se forment, se disputent et, d’un coup, ils heurtent un rocher. Il faut prendre une décision d’urgence mais ils ne sont pas plus d’accord qu’avant. Aujourd’hui, on a heurté un rocher, mais on ne trouve pas de consensus sur le sens que la société doit prendre -quelles sont les bonnes valeurs, la bonne façon d’être heureux. »

« Dans les deux prochaines années, on verra une énorme fragmentation de la société et du chaos »

« Cette crise tend un miroir amplificateur à chacune des idéologies qui étaient déjà en place. Ceux qui disaient que la technologie sauvera le monde le disent encore plus. Les écologistes sont confortés dans leur idée. Pendant trois mois, il n’y a pas eu de consommation automobile, de pollution, la nature a repris ses droits. Et les nationalistes, de même. Le contexte les valide dans l’idée qu’il faut fermer les frontières, arrêter de faire produire en Chine… Dans les deux prochaines années, on verra une énorme fragmentation de la société et du chaos. Il faudra attendre quelques années pour voir émerger un ordre nouveau. Je pense qu’il faudra descendre au fond de la piscine. Je ne crois pas qu’il y ait la place tout de suite pour créer le "monde d’après" en grande pompe dès 2021. Cette période nous oblige à nous poser la question sur la vie que nous voulons mener, même si cette question force à faire des constats difficiles. Dans une thérapie, on va chercher des choses enfouies pour aller vers du mieux. Il y aura à mon avis une longue phase d’auto-diagnostic. C’est une très bonne nouvelle pour l’humanité. »

  • Virginie Tournay : « On ne sait plus comment arbitrer notre présent »

« La crise du Covid-19 n’a pas rebattu les cartes. Elle est un catalyseur de signaux déjà présents dans la société. D’abord, elle a mis en évidence la défiance des citoyens vis-à-vis de nos institutions et expertises publiques, que ce soit à travers le rejet de la vaccination ou, au contraire, la croyance a priori dans l’efficacité de la Chloroquine. On assiste à une remise en cause de l’autorité sociale et culturelle, qu’il s’agisse de la science ou des organisations publiques et administratives. La pandémie a mis un coup d’accélérateur à l’effacement des frontières traditionnelles. Les frontières entre vie privée, vie publique, vie intime, vie professionnelle, sont réinterrogées. Aujourd’hui, politiques, scientifiques et citoyens tweetent… Et ce n’est pas sans conséquence sur la hiérarchie des échelles de vérité : on n’arrive plus à savoir qui est l’expert, le militant, qui tient un discours d’autorité, qui parle au nom de quoi… La parole publique est hybride et ambiguë, ce qui accentue le phénomène de défiance et de populisme. »

« On est obligé de passer par un relais virtuel pour pouvoir communiquer les uns avec les autres »

« La pandémie a remis en cause certaines attitudes collectives qu’on ne questionnait plus. On observe une contradiction entre la sécurité et la cohésion sociale : pour faire société, il faut mettre de la distance physique entre les gens. De même, la rencontre de la présence physique et de la digitalisation de notre société crée un paradoxe. Cela me fait penser à Ready Player One, de Steven Spielberg, qui décrit un monde où la population se réfugie dans le virtuel pour surmonter le chaos de la société. C’est, bien sûr, une exagération, mais, aujourd’hui, on est obligé de passer par un relais virtuel pour pouvoir communiquer les uns avec les autres. A mon sens, nous sommes plongés dans un "présentisme" : on se rattache à un passé qui n’est plus et on essaye de se projeter dans un futur qui n’est pas encore. On ne sait pas comment arbitrer notre présent, notre socle républicain est malmené, Il n’y a plus de repères sur lesquels la société semble s’accorder. Qu’est-ce qui définira demain l’intérêt général ? »

  • Stéphanie Nicot : « La crise nous amène à reposer la question : qu’est-ce qu’un être humain ? »

« La science-fiction réfléchit depuis très longtemps aux pandémies et ce qu’elles pourraient donner. La façon dont les pandémies zombies se développent à toute vitesse où plus personne ne maîtrise rien, où on met des barrières qui finissent par céder. C’est finalement une métaphore assez réussie du Covid-19, même si elle n’est pas réaliste. Evidemment, on ne mord pas nos voisins. On le voyait venir dans vingt ou trente ans et on est entré dans le vif du sujet beaucoup plus rapidement que prévu. La pandémie nous oblige à nous poser la question de la fragilité de nos systèmes. Notre horizon bouché, c’est un premier problème. Mais dans les nouveaux courants de la science-fiction, on voit apparaître des nouvelles générations d’autrices qui décrivent des futurs à long terme. Le premier optimisme c’est de continuer à écrire des histoires de science-fiction qui ne sont pas engluées dans un présent ou un futur proche sinistre. »

« Un des grands enjeux à venir c’est la diversité des sexes et des genres, arrêter d’enfermer dans des boîtes »

« Je pense aux Nuages de Magelland’Estelle Faye qui renoue avec une sorte de piraterie. Il y a toujours des révoltes, des espaces de liberté, des gens qui se battent pour que le monde change. Deux des trois personnages féminins du livre sont lesbiens. A ma grande stupéfaction, le jury du prix Rosny aîné, composé à 80 % des mâles blancs hétérosexuels de plus de 50 ans, l’a récompensé. L’absence de personnage masculin central a pourtant dû un peu les bousculer. Il n’empêche qu’ils ont voté pour ce livre. Un des grands enjeux à venir c’est la diversité des sexes et des genres, arrêter de vouloir enfermer les gens dans des petites boîtes. Cela nous amène à nous reposer la question de façon non idéologique : qu’est-ce qu’un être humain et qu’est-ce qui fait le lien humain ? »