« Il faut fermer totalement les prisons », explique Françoise Vergès, autrice de « Une théorie féministe de la violence »

INTERVIEW La politiste Françoise Vergès, qui a sorti récemment le livre « Une théorie féministe de la violence », part en lutte contre ce qu’elle appelle « le féminisme carcéral »  

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Françoise Vergès, le 19 décembre 2020.
Françoise Vergès, le 19 décembre 2020. — Aude Lorriaux / 20 Minutes
  • Françoise Vergès, connu pour ses livres Le Ventre des femmes et Un féminisme décolonial, a sorti le mois dernier Une théorie féministe de la violence.
  • Elle y critique le « féminisme carcéral », qui propose comme solution aux violences contre les femmes plus de punitions et plus de prison.
  • Si la politiste justifie dans une certaine mesure la « violence des opprimés », elle estime que cette violence est « une autodéfense », qui ne doit pas perdre de vue « l’objectif de la vie paisible » et que le travail décolonial doit « transformer l’agressivité en action ».

C’est une figure féministe parmi les plus importantes que compte l’Hexagone, un fer de lance de ce qu’on appelle la «  pensée décoloniale », pour laquelle la modernité occidentale est intrinsèquement liée à l’esclavage et au colonialisme. Françoise Vergès a sorti récemment Une théorie féministe de la violence (La Fabrique), où elle explique que la violence est indissociable du néolibéralisme et du patriarcat, eux-mêmes étroitement reliés. Aux violences contre les femmes suscitées par ce « capitalisme racial », une partie des féministes répond par une augmentation des peines ou la fin de la prescription.

C’est contre cette vision que s’élève Françoise Vergès, qui refuse ce qu’elle nomme le « féminisme punitif ». Sans pour autant refuser toute forme de violence, puisque celle des dominés et dominées lui apparaît justifiée. C’est le risque de ce livre : que ses épigones considèrent cette tolérance comme une autorisation d’agresser. D’autant que l’autrice appelle « violences » des choses très différentes, qui vont du viol au fait d’être « repris par un professeur ».

Vous faites une critique de ce que vous appelez le « féminisme carcéral », qu’est-ce que c’est ?

Le féminisme carcéral, c’est celui qui propose comme solution aux violences contre les femmes plus de punitions et plus de prison. Et qui pense résoudre ainsi la violence. On envoie les maris, compagnons et pères violents en prison. C’est un féminisme qui a quand même une grande confiance dans la police et le tribunal, or ce sont des institutions sexistes et racistes, les études le montrent, et de classe. Critiquer ce féminisme carcéral c’est se demander : que pouvons nous mettre en place comme politiques de protection qui ne font pas appel à la prison ? Il y a des quartiers dans d’autres pays, où des personnes se mettent ensemble, pour apaiser le quartier, confronter les violences, essayer d’amoindrir l’économie criminelle du quartier. Cela va contre le repli individualiste. Et puis il y a la justice réparatrice [ou « justice restaurative »], qu’on trouve au Québec, aux Etats-Unis, en Afrique du sud, et il y a quelques expériences en France : c’est mettre la personne qui a commis le crime face à ses victimes, la faire discuter, parler, la sortir de son identification comme bourreau absolu. Ce sont des êtres humains.

Vous racontez votre expérience sur un campus américain, où, dites-vous, la demande de protection des femmes avait abouti à un paysage ségrégué… Racontez-nous.

J’avais été invitée en 2017 sur un campus de l’Est des Etats-Unis, dans une université assez riche, libérale, très jolie, avec des tas d’arbres, des fleurs, à deux heures au nord de New-York, près d’une ville avec une population très pauvre, près de Boston. J’arrive et on me demande de répondre à un questionnaire, on me dit que le questionnaire est obligatoire. On me demandait dans le questionnaire si je savais comment réagir face au harcèlement sexuel. Ce qui me frappait c’est que j’ai vite compris que la bonne réponse était de faire appel à l’officier de police privée sur le campus. C’était un campus avec une profusion de services de sécurité, des numéros, un sentiment de surprotection. Deux choses m’ont frappé : cette construction d’une enclave hyper sécurisée dans un pays où la violence raciste, sexiste de l’extrême droite au pouvoir était déchaînée. C’est comme si on avait un mur. Au-delà de ce mur, la violence pouvait se déchaîner. Et deuxième chose, j’avais des étudiants et étudiantes essentiellement queer, latino, trans… qui me disaient ne pas se sentir en sécurité sur ce campus à cause de discriminations raciales. Au même moment circulaient des témoignages de femmes dans leur vie à l’université, d’agressions et de harcèlement sexuels stupéfiantes pour moi. Des profs qui venaient à la porte des étudiantes le soir, etc. Des étudiantes ont dû changer d’universités. C’était massif. Il y avait un contraste immense entre cet environnement hostile et cette construction de sécurité par la police privée. Et qui répondait à un certain féminisme, pas à tous les féminismes, puisque sur le campus il y avait des personnes queer qui avaient demandé à constituer des groupes d’autodéfense, et que ce soit des femmes qui patrouillent le campus, et cela n’avait pas été retenu.

Vous appelez à « mettre le feu, mettre le désordre » et vous critiquez en même temps les condamnations de la violence que vous qualifiez de condamnations « bourgeoises ». Mais peut-on lutter contre la violence en prônant la violence ?

Parce que la violence de celles et ceux qui sont dominés est une autodéfense. Il y a des moments où la violence qui vous est faite, il faut que vous y répondiez coup pour coup. Il faut viser une non-violence constructive, active. Quand les femmes martiniquaises disent « mettez le feu », c’est parce qu’elles savent qu’il y a un crime d’Etat non reconnu, la pollution au chlordécone, qui attaque les corps, l’eau, les rivières, le sol… Il y aura des confrontations dures mais l’objectif de la vie paisible ne doit pas être perdu, dans les rencontres et discussions. Il faut des espaces où on entend les colères, les frustrations, parce qu’on doit tenir compte de cette accumulation de crispations pour construire de la parole apaisée. Une partie de la colère doit être acceptée pour pouvoir la dépasser. Le travail décolonial permet de transformer l’agressivité en action. Sinon il y a une destruction de soi.

Est-ce que votre pensée n’a pas été pour certains et certaines une autorisation à agresser, sur les réseaux sociaux notamment ?

Je ne sais pas, peut-être. Les réseaux sociaux sont d’une violence incroyable. Je suis traînée dans la boue. Y compris par des personnes dont je pourrais penser qu’elles sont mes alliées. Il y a eu des moments où je me disais que j’allais finir par être cognée par quelqu’un que je ne connais pas dans la rue. Mais l’agressivité c’est aussi autre chose, c’est aussi une réponse à ce qui agresse. De temps en temps je leur dis : « Mais que fais-tu ? » Faire, l’action collective, est beaucoup plus difficile. Il faut faire avec d’autres, qui ont d’autres opinions que vous, il faut abandonner son ego…

Si je résume, vous êtes contre la violence de l’incarcération, contre ce que vous appelez la violence de l’Etat mais pour la violence des opprimé·es contre l’Etat ?

Je trouve que la violence des opprimés est tout à fait justifiée. Mais c’est une violence qui vise à tout autre chose que le moment de pure violence. Le Hirak en Algérie a été exceptionnel. On voit d’autres formes de résistance qui se développent de plus en plus, qui répondent à la violence de l’Etat. Au Chili parmi les personnes qui viennent manifester, tout le monde n’a pas la capacité à manifester, donc on organise les premières lignes qui s'en sentent capables, et les deuxièmes lignes qui portent de l’eau… Il y a une intelligence de cette question de la violence. Ce n’est pas simplement « on va se bagarrer avec les flics ».

Vous dites être contre « la non-violence institutionnalisée ». Qui est-ce que cela inclut ? Les féministes dites « mainstream » ? Ou des gens comme Martin Luther King et Gandhi, et les associations qui ont été créées à leur suite ?

Quand la non-violence devient une arme dans les mains de l’Etat. Au sens d’une politique de la respectabilité. Ce qu’on voit du côté du ministère de l’intérieur en ce moment, où tout à coup la violence est du côté de ceux qui reçoivent les coups. Vous devez être non-violents pour poser vos conditions, mais cette non-violence est comprise comme une soumission. Alors oui, on veut bien se mettre autour d’une table, mais avec un rapport de force, en disant ce qu’on pense, et selon nos cadres. Martin Luther King est souvent présenté comme une sorte de bébé, alors qu’il s’est prononcé contre la guerre au Vietnam, qu’il a dénoncé des blancs qui se présentent comme alliés mais qui sont parfois les plus grands adversaires de la lutte. C’est une réécriture des luttes non violentes pour les opposer à des luttes plus radicales. Quand la non-violence signifie des résistances qui ne prennent pas la forme d’une attaque frontale, mais utilisent le droit, par exemple en amenant des capitalistes au tribunal parce qu’ils ont pollué, ce sont des formes de non-violence qui passent par des institutions mais qui ne sont pas ce que j’appelle la « non-violence institutionnalisée ».

Visez-vous aussi les associations de féminisme mainstream qui touchent des subventions ?

Cela dépend lesquelles : il y a des associations qui touchent des subventions pour servir le féminisme de Marlène Schiappa, pour écraser d’autres féminismes, et puis après il y a des organisations féministes qui ont besoin de subventions pour éponger les effets de la violence. Je ne suis pas contre, mais la lutte pour les refuges, il n’y en aura jamais assez, on ne peut pas simplement construire un espace préservé dans un espace où les autres injustices se poursuivent.

On entend souvent dire que les personnes précaires n’ont pas le luxe d’imaginer le futur, mais vous dites qu’elles n’ont pas le choix, malgré tout, d’imaginer ce futur, car la crise climatique les touchera en premier. Et vous, quel futur vous imaginez ?

Je pense que le droit à l’imagination doit devenir un droit absolu. De se remettre à imaginer, à délirer, au sens de se permettre. C’est sur des rêves incroyables que des luttes ont eu lieu. Et quand elles ne peuvent pas se réaliser dans le présent, elles peuvent servir de base pour le futur. Quand les esclaves disaient : « un jour nous serons libres », ça a pris quatre siècles. L’abolition n’est pas totalement réalisée, mais elle a avancé. Pour ce nouveau programme d’abolition, il faut rêver. Rêvons l’impossible, et des choses se dessineront.

Et c’est quoi votre rêve le plus fou, justement ?

Il doit y avoir un bouleversement de la répartition de la richesse. Des gens sont riches de manière indécente. Ensuite il faudrait mesurer ce qu’est la richesse. Qu’est-ce qui produit le bonheur ? Le bien-être ? Comment répartir ce qui constitue un confort ? Comment faire pour que les sept milliards d’habitants vivent dans des conditions décentes ? Il y a beaucoup plus de gens qui meurent aujourd’hui de pollution de l’air que d’autre chose. Ce saut dans l’imagination se ferait autour d’une politique de réparation, réparer le monde. Rêver d’un monde où on entend les oiseaux, où l’on peut vivre.

Et une proposition concrète ?

Arrêter le budget militaire : plus d’armée, plus de prison, plus de ventes d’armes. Il faut fermer totalement les prisons. Parce que Fresnes, ou Fleury Mérogis, non. Il suffit d’avoir mis les pieds une fois en prison pour le comprendre.