Guerre du futur : Dans les prochaines années, « des robots iront au combat », prévoit Emmanuel Chiva

INTERVIEW Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l'innovation de défense, se penche sur le futur de la guerre et donne des pistes sur le travail attendu de l’équipe de la Red Team formée par des auteurs de science-fiction

Laure Beaudonnet

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Dassault RAFALE B. Journee de pesentation des moyens et des missions de l armee de l Air et de l Espace, le 15 octobre 2020, sur la base aerienne 105 (BA105) d Evreux-Fauville
Dassault RAFALE B. Journee de pesentation des moyens et des missions de l armee de l Air et de l Espace, le 15 octobre 2020, sur la base aerienne 105 (BA105) d Evreux-Fauville — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • La Red Team est une équipe, créée par l’Agence de l’innovation de défense, rassemblant notamment des auteurs, dessinateurs et dessinateurs de science-fiction.
  • Son objectif est de réfléchir au monde de demain, d’anticiper les menaces, élaborer des scénarios de disruption…
  • Emmanuel Chiva, directeur de l’AID, évoque pour 20 Minutes les travaux de cette Red Team, dont certains seront classifiés.

Anticiper les menaces futures, élaborer des scénarios de disruption, percevoir les signaux faibles… Des auteurs, scénaristes, dessinateurs et designers de science-fiction ont été recrutés par l’Agence de l’innovation de défense (AID) pour composer la Red Team, invitée à plancher sur ce que pourrait nous réserver le monde de demain.

La ministre des Armées Florence Parly a profité du Digital Forum innovation défense, vendredi 4 décembre, pour annoncer les noms des dix spécialistes de l’anticipation qui composent cette équipe, animée par L’université Paris Sciences & Lettres (PSL). Un projet imaginé par Emmanuel Chiva, directeur de l’AID, en 2019. L’occasion de l’interroger sur le futur de la guerre et sur cette Red Team dont les travaux seront, pour certains, classifiés.

Quel type de technologies verra-t-on dans les conflits de demain ?

Il y aura un avant et un après quantique. Tout le monde parle de l’ordinateur quantique, mais ce n’est pas tout : l’Agence de l’innovation de défense s’intéresse par exemple beaucoup aux capteurs quantiques. Ils vont permettre de naviguer sans GPS, sans avoir besoin de se connecter à un système extérieur. Ils vont également faciliter le développement de nouvelles générations de radars qui mettront en échec les stratégies de furtivité actuelles. Cette technologie amènera une véritable rupture stratégique. Des prototypes existent déjà, mais pour l’utilisation opérationnelle embarquée d’un capteur quantique cela prendra quelques années. En ce qui concerne l’ordinateur quantique, le ministère des Armées se prépare pour que tous ses algorithmes soient suffisamment robustes, c’est ce qu’on appelle la cryptographie post-quantique. Ce n’est pas une technologie quantique mais elle permet aux systèmes de cryptage d’être résistants au quantique.

Qu’en est-il du futur des soldats ?

Lors du Digital Forum innovation défense, une table ronde sur le soldat augmenté a été organisée. Ce sujet soulève de nombreuses questions. Le comité d’éthique de la défense, mis en place par la ministre des Armées Florence Parly, a détaillé ce qu’on peut faire ou non et a publié son avis sur le soldat augmenté. L’armée française s’interdit les augmentations invasives, qui touchent au corps du soldat, et préfère mettre une puce sur l’uniforme que dans le cerveau. Ethiquement, il est impératif que toutes ces modifications du soldat soient réversibles : le choix effectué par le ministère permet ainsi de laisser les augmentations au vestiaire. Pour mesurer cela, une panoplie d’outils et de recherches sont déjà disponibles et permettent d’estimer la charge mentale du combattant afin d’adapter ses connaissances.

Peut-on imaginer des soldats humanoïdes dans le futur ?

On travaille aussi sur la robotique militaire. Il est clair que dans les prochaines années, il y aura dans toutes les armées des robots qui iront au combat. Je ne pense pas qu’ils seront humanoïdes, car cela n’a aucun intérêt opérationnel. Mais sachez que l’éthique est au centre des débats. Il y a des règles très précises qui ont été édictées sur les systèmes d’armes létaux autonomes. Les trois principes sont : le respect du droit international ; le fait qu’il doit toujours y avoir un humain dans la boucle capable de prendre des décisions ; et il y a la règle de la permanence de la responsabilité du commandement. Les machines ne seront pas capables de se créer ou de s’assigner d’elles-mêmes une mission ou de modifier la mission qu’on leur aura confiée.

Quels signaux faibles peut-on percevoir sur ce qui nous attend dans le futur ?

On va être défiés dans des espaces où on ne se battait pas auparavant. Je pense d’abord à l’espace, le vrai. Il y a une stratégie de défense spatiale pour protéger nos actifs dans l’espace, pour surveiller l’espace depuis la Terre et depuis l’espace, pour éviter que nos satellites, et typiquement nos satellites en orbite géostationnaire, ne soient attaqués, neutralisés, espionnés ou approchés. Je pense au cyberespace, et tout ce qui va avec, à savoir la connexion cyber-physique, entre l’espace virtuel et la vraie vie. Enfin, il y a la lutte d’influence. La manipulation de l’information par nos adversaires fait partie aujourd’hui du futur des conflits. Tout ce qu’on peut faire en manipulant les réseaux sociaux. La guerre devient multimilieux.

Comment travaille la Red Team dans tout cela ?

La Red Team est une expérimentation sérieuse. Nous ne l’avons pas fait pour le buzz. Nous voulions des acteurs capables d’animer cette expérimentation et de mettre en place une véritable méthodologie. Nous voulions que les travaux soient utiles dans le cadre de la prospective globale que nous essayons de mener. Nous avons retenu un candidat, l’Université Paris Sciences & Lettres qui a ensuite choisi les dix auteurs. Ils ont travaillé trois mois sur la saison zéro. On a souhaité que les premiers scénarios soient grand public de façon à pouvoir rendre tangibles les contributions de la Red Team. On se garde la possibilité de classifier certains scénarios futurs.

La Red team anticipe-t-elle des scénarios proches de ceux de la collapsologie ?

Les auteurs pourraient s’en inspirer. On voulait qu’ils soient issus de différents courants. Certains sont ancrés dans le présent, d’autres sont de vrais auteurs de science-fiction. On ne guide pas l’inspiration, on donne seulement la thématique. Par exemple, cette fois-ci, c’était les pirates du futur. La thématique peut concerner le réchauffement climatique ou toucher des scénarios plus militaires, comme la dissuasion. Il ne s’agit pas simplement d’imaginer le sabre laser mais toute la société et les questions qui vont se poser. Demain, aura-t-on encore des Etats ?  Facebook deviendra-t-il un Etat ? Ce qui nous intéresse, ce n’est pas tellement d’inventer la voiture volante mais d’imaginer les embouteillages. Ensuite, à l’animateur de la Red Team de faire en sorte qu’on puisse imaginer le scénario à horizon 2060 et revenir en arrière en se disant : s’il se passe cela en 2060, alors il se passe cela en 2030. Comment aurait-on pu s’y préparer ? L’idée, c’est la collision entre l’imaginaire réaliste et la prospective engagée que l’on peut faire en recherche. Ce sera utile quand les militaires, les ingénieurs de la Direction générale de l’armement, les architectes, les innovateurs, diront : « Ça, on ne l’a pas vu et c’est un sujet de préoccupation ». Comment pourrait-on s’y préparer ?

Depuis les années 1950, des auteurs de science-fiction ont collaboré avec le Pentagone. Sait-on ce que leurs travaux ont apporté ?

Aux Etats-Unis, ce n’était pas fait de la même manière et l’inspiration ne vient pas de là. J’ai eu l’idée lorsque je suis allé au festival des Utopiales [à Nantes]. J’ai rencontré Roland Lehoucq qui fait partie du comité de pilotage de l’agence. Il a ce double titre de président du festival et de scientifique. Les Utopiales, comme le dit souvent Roland, c’est de la science-fiction avec de la science dedans. Je me suis dit que le lien était intéressant. Ensuite, je me suis rendu compte que d’autres avaient eu la même idée. Aux Etats-Unis, les travaux ont été utiles notamment dans la définition de la doctrine de dissuasion en même temps que l’invention de la bombe atomique. Et puis, certains avaient prévu le 11-Septembre, tout simplement.