Prix Goncourt : « C’est un espoir pour les femmes et pour les jeunes Africains », explique Djaïli Amadou Amal

« 20 MINUTES » AVEC... Djaïli Amadou Amal est finaliste avec « Les Impatientes » du Prix Goncourt 2020 qui se tient lundi 30 novembre

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Djaïli Amadou Amal, finaliste du Prix Goncourt pour « Les Impatientes »
Djaïli Amadou Amal, finaliste du Prix Goncourt pour « Les Impatientes » — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Djaïli Amadou Amal est finaliste du Prix Goncourt qui se tient lundi 30 novembre avec Les Impatientes qui raconte, sous la forme de trois portraits de femmes, les souffrances que causent la polygamie et le mariage forcé.
  • « Nous tous et toutes nous pouvons être complices des violences », fait valoir Djaïli Amadou Amal, qui conseille aux jeunes femmes et jeunes hommes de veiller à leur entourage, voisins, voisines et collègues.
Couverture du livre « Les Impatientes » de Djaïli Amadou Amal.

Avec Les Impatientes, Djaïli Amadou Amal a créé la surprise en se hissant dans le dernier carré de tête des finalistes du Goncourt 2020. Un roman émouvant, qui se lit avec la rage au cœur et qui provoque une immense empathie pour ses trois personnages, Ramla, Hindou et Safira, qui subissent mariages forcés, polygamie, viols et violences de toutes sortes. De l’autre côté, les hommes leur disent d’être encore et toujours « patientes ». « Munyal, munyal ! » leur répète-t-on, comme un refrain susurré pour endormir la révolte.

Verra-t-on cette camerounaise, féministe engagée, présidente de l’association Femmes du Sahel, remporter lundi le prestigieux prix, et coiffer au poteau Hervé Le Tellier, Camille de Tolédo et Maël Renouard ? Les lecteurs et lectrices de 20 Minutes ont pour leur part déjà choisi, la plaçant très largement en tête de notre sondage.

Votre livre montre les souffrances que causent la polygamie et le mariage forcé. Pourquoi avez-vous eu envie de dénoncer cela ?

Le livre traite des violences faites aux femmes sous plusieurs formes : le viol conjugal, les violences physiques, la polygamie comme violence morale et économique. J’ai eu envie d’en parler d’abord parce que c’est un sujet universel. Ensuite parce qu’il y a ce besoin-là de témoignages des femmes. Pour pouvoir sensibiliser les hommes et les femmes à ces violences.

Ces héroïnes sont peules, habitent au Cameroun. Et il me semble qu’il n’y a pas que ce point commun avec vous….

Ce roman est une fiction inspirée de faits réels mais ce n’est absolument pas une autobiographie ni un témoignage. Je suis de père peul et de mère égyptienne, c’est vrai. Mais rappelons que les Peuls se retrouvent dans pratiquement 22 pays en Afrique. Cette histoire aurait très bien pu se passer au Mali, au Sénégal, en Guinée, au Burkina, au Soudan, etc. Par ailleurs la condition des femmes est la même pour les chrétiens et les autres religions. La seule chose qui se rapproche de moi c’est que j’ai vécu un mariage forcé. A l’âge de 17 ans j’ai été donnée en mariage à un homme qui avait la cinquantaine, et je ne le voulais pas. Le mariage forcé  entraîne d’autres formes de violences : violences économiques, psychologiques, viol conjugal etc.. S’il y a un point commun entre mes héroïnes et moi c’est le même point commun entre mes héroïnes et toutes les femmes vivant en Afrique subsaharienne. C’est la même condition pour nous toutes.

Il est difficile de lire votre livre sans ressentir une immense rage, une grande colère contre ce système patriarcal qui broie les femmes. Est-ce que c’est ça aussi votre moteur, la révolte ?

Rassurez-vous, vous n’êtes pas la seule à avoir ressenti cela. On ressent de la colère, de l’empathie pour les personnages et c’est le but du roman. C’est par là qu’on peut savoir si le roman est réussi ou pas. Plus vous allez souffrir, plus vous allez prendre conscience, plus vous allez vous prémunir des violences et faire attention à ce qui se passe dans votre entourage. Nous pouvons tous et toutes être complices des violences. Combien ont entendu le voisin frapper la voisine en se disant que ce n’était pas leur affaire ?

La solidarité des femmes de votre roman est minée par une sourde rivalité qu’engendre cette mise en concurrence qu’est la polygamie. « Diviser pour mieux régner », c’est une stratégie du patriarcat que vous vouliez mettre au jour ?

C’est un classique dans le système polygamique. Une coépouse n’est pas une amie, c’est une rivale, les femmes le conçoivent ainsi. Quand il y a de la polygamie c’est toujours une décision unilatérale. Il n’y a pas de discussion, c’est toujours l’homme qui l’impose. Les femmes ne connaissent pas leurs droits, et le fait qu’elle a droit dans l'islam de dire non à la polygamie. Car l’argument le plus fréquent des hommes c’est de dire qu’ils ont droit à quatre épouses alors que ce n’est pas le cas : c’est à condition que les femmes soient d’accord. Et les femmes se rendent complices de ces violences car elles font souffrir leurs coépouses. Il faut que les femmes prennent conscience de leur condition et qu’elles soient solidaires pour faire évoluer les choses.

Vous dites que c’est toujours imposé, mais je voulais vous faire réagir à des propos d’Assa Traoré qui racontait dans Paris-Match que la polygamie de ses parents avait été une expérience « formidable ». Cela avait déclenché un tollé. Pensez-vous qu’il existe une polygamie parfaitement heureuse ?

Oui c’est possible. J’ai vu des familles s’entre-déchirer mais j’ai aussi vu des histoires formidables, des familles où la polygamie a même été une solution. Il ne faut pas porter de jugement. Le plus important est de montrer ce que ressentent les femmes quand c’est imposé. Mais c’est sûr qu’il y a des exemples positifs. La première épouse d’un de mes oncles polygames n’arrivait pas à avoir d’enfants. C’est une petite ville où il n’y avait pas de traitement. D’un commun accord avec son épouse ils ont décidé de prendre une deuxième femme. Elle n’a pas du tout méprisé la première, et cela est allé tellement loin que quand elle a eu son deuxième enfant, elle a dit à sa coépouse : « C’est ton bébé. » Le jour où il fallait choisir un prénom à l’enfant elle a répondu à son mari, « c’est son enfant, demande-lui ».

« 20 Minutes » a rencontré Djaïli Amadou Amal.
« 20 Minutes » a rencontré Djaïli Amadou Amal. - NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Beaucoup des lecteurs et lectrices vont peut-être se demander, en lisant votre livre, pourquoi est-ce que toutes vos héroïnes ne fuient pas ? [L’une des héroïnes s’enfuit]

Elles font des choix objectifs. Ramla est forcée d’épouser un homme qu’elle n’aime pas. Mais elle n’a pas le choix : il y a du chantage affectif, sa mère lui dit que si elle refuse elle le paiera, que ses frères et sœurs aussi paieront… Les femmes finissent par accepter, par sens des responsabilités. Et fuir pour aller où ? Pour faire quoi ? On n’a pas d’institution pour nous aider. Vous n’allez pas fuir pour aller dormir sous les ponts, pour mourir de faim. Vous n’avez pas de diplôme, vous ne savez rien faire de vos mains, vous avez été protégée toute votre vie par votre famille. Les femmes n’ont pas les moyens de fuir. Elles passent directement de l’autorité parentale à l’autorité de l’époux, et restent dépendantes toute leur vie.

Le mot « munyal », ou « patience » en peul, revient tout le temps, comme un refrain, une psalmodie, comme un slogan – et c’est beau aussi – répété sans arrêt aux femmes, pour qu’elles acceptent le pire. N’est-ce pas, sous les faux airs de la dignité, une ruse pour que les femmes restent à leur place et ne se révoltent jamais ?

Le munyal au départ est une valeur fondamentale de la culture peule. C’est le fait de supporter, d’accepter le destin. Mais quand on dit munyal à une femme ça va plus loin que cela, cela veut dire « accepte tout sans te plaindre ». Est-ce que c’est une ruse ? Je ne pense pas que la population dans cette zone réfléchisse comme cela. C’est comme cela et ça ne peut pas être autrement. Et le mot fondamentalement reste une valeur…

C’est une valeur détournée ?

Oui.

La religion sert dans le livre de prétexte ou d’appui à la domination masculine. On cite aux femmes qui osent exister des passages du Coran ou des hadiths, qui autorisent les maris à frapper, à punir. Quel est votre propre rapport à la religion et à l’Islam ?

Je suis musulmane pratiquante et convaincue. Je cite les versets du Coran et les hadiths dans le livre pour démontrer qu’en réalité cette souffrance n’est pas liée à la religion et au coran mais à une mauvaise interprétation des textes. Les hommes citent le Coran et disent qu’ils peuvent avoir jusqu’à quatre épouses. Mais ils ne citent pas le texte complètement, qui dit que c’est à la condition d’être juste et équitable envers elles. Et qu’il vaut mieux sinon n’en avoir qu’une. Et un autre verset dit qu’on ne peut pas être juste et équitable envers son épouse même si on en a le souci. Donc cela veut dire qu’il ne vaut mieux pas essayer, car vous n’y arriverez pas. Les hommes utilisent des passages qu’ils citent à moitié pour pouvoir justifier les souffrances qu’ils causent. La religion est prise en otage, elle est un prétexte. Et c’est la même chose pour les chrétiens dans cette région du Sahel : les femmes ne peuvent pas s’exprimer car on va leur dire qu’Abraham [personnage de l’Ancien Testament, dans la Bible] a eu plusieurs épouses.

Vous êtes la première romancière subsaharienne en position de remporter le Goncourt, qu’est-ce que cela vous fait ?

C’est un sentiment de fierté, de joie, d’espoir, qui permet de se dire que c’est possible. Le premier message que cela renvoie c’est que la littérature peut aller au-delà de l’esthétique et servir des causes. Le deuxième message c’est un espoir pour les jeunes Africains, parce que je suis une autrice africaine qui vit en Afrique. C’est leur dire : « N’écoutez pas ceux qui vous disent de traverser le désert et l’océan ». On peut très bien travailler chez nous et faire des choses suffisamment importantes pour attirer l’attention. J’ai reçu beaucoup de messages de soutien, de jeunes écrivains et éditeurs du continent africain, qui se sentent concernés par ce prix Goncourt. C’est un espoir, donc pour les femmes et pour les jeunes Africains, d’un monde meilleur.

Djaïli Amadou Amal en plein interview avec « 20 Minutes »
Djaïli Amadou Amal en plein interview avec « 20 Minutes » - NICOLAS MESSYASZ/SIPA

J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer…

Ah, j’ai le Goncourt ? [rires]

Non ! Je ne suis pas assez importante pour vous l’annoncer ! [rires] Mais nous avons lancé un sondage auprès de la communauté de lecteurs et lectrices de 20 Minutes qui ont lu les quatre livres en lice pour le Goncourt et que vous êtes largement en tête !

Non ? [elle lève les bras et pousse un cri de joie] J’ai gagné le « Goncourt de 20 Minutes » ! Ce n’est pas rien ! Je suis émue et fière.

Vous avez récolté la moitié des suffrages, vous êtes très largement en tête !

Oh ! [nouveau cri d’étonnement suivi de rires] Je vais pouvoir commencer à réfléchir au pagne que je vais mettre lundi ! [jour où va être remis le Goncourt]…

Une dernière question. Je sais que vous avez déclaré que « Le premier mari de la femme c’est le diplôme ». Avez-vous un conseil ou un message pour toutes les jeunes femmes qui vous liront ?

J’ai créé une association [Femmes du Sahel] sur l’éducation de la femme comme vecteur de développement, et sur l’importance des études pour avoir un diplôme et être indépendante plus tard. Si j’ai un message, c’est pour le lecteur occidental. Il ne faudrait pas qu’il se dise : « Cela se passe en Afrique. » Cette histoire aurait pu se passer en France. Il faut faire plus attention à ce qui se passe ici. Si un jeune lit ce livre il faut qu’il fasse attention à ses camarades de classe, qu’il se pose des questions. S’il voit une jeune fille en détresse, c’est peut-être parce qu’elle a des problèmes. Il faut que les jeunes filles sachent que cela peut arriver ici. Faites attention à vous. Mais faites également un peu attention aussi à votre entourage, à vos voisins, vos collègues.