Confinement : A quoi ça sert de se parfumer quand on ne sort plus de chez soi ?

ODORAT En plein doute sensoriel, « 20 Minutes » a posé la question à des expertes de l’odorat

Clio Weickert

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La duchesse de Cornouailles qui se demande aussi si ça sert à quelque chose de se parfumer en confinement.
La duchesse de Cornouailles qui se demande aussi si ça sert à quelque chose de se parfumer en confinement. — BORIS HORVAT/Pool/SIPA
  • Depuis le 30 octobre, les Français sont de nouveau appelés à rester chez eux pour se reconfiner.
  • Geste du quotidien, se parfumer sert-il encore à quelque chose quand on ne sort pas de chez soi ?
  • 20 Minutes a posé la question à des expertes de l’odorat.

Comme tous les matins, vous vous levez (a priori), vous prenez votre petit-déjeuner (si possible équilibré), vous filez sous la douche (dans le meilleur des cas), vous vous habillez (c’est mieux), puis vous vous plongez dans un vaporeux nuage de parfum avant de partir au boulot. Jusqu’à ce qu’un doute vous assaille… Bah oui, vous êtes en novembre 2020, le reconfinement bat son plein, et le seul être vivant « réel » que vous croiserez dans la journée, c’est votre chat (ça marche aussi avec un chien). Alors à quoi bon sentir bon ?

Ce parfum, qui en plus vous a peut-être coûté un bras, qui le sentira à part vous finalement ? Ça sert encore à quelque chose de se parfumer quand on est confiné ? 20 Minutes a posé la question à des expertes de l’odorat.

« On se parfume aussi pour exister »

Tout comme on ne s’habille pas ou l’on ne se maquille pas forcément pour les autres, on ne se parfume pas que pour les narines de ses collègues ou de ses proches, et pour laisser un sillage envoûtant derrière soi. « On se parfume aussi pour exister, affirme Brigitte Munier, autrice d’Odeurs et parfums en Occident : Qui fait l’ange fait la bête (ed. du Félin). Quand le parfum vous va, car dans le principe vous cherchez un parfum qui vous correspond, vous êtes plus vous-même, ça étend votre identité ». Bien entendu on ne se réveille pas chaque matin en se disant « j’existe parce que je suis une femme Chanel n°5 » ou « un homme Paco Rabanne ». Mais de manière inconsciente, cet effluve dont on s’asperge au quotidien, s’inscrit comme une part de nous-même, une « aura olfactive », comme la qualifie Brigitte Munier, dans laquelle on aime se draper.

Car pour l’autrice, l’acte de se parfumer n’a rien de futile et résulte de croyances très anciennes : « Quand on regarde les textes et les images dont on dispose, on s’aperçoit que l’être humain s’est toujours considéré comme quelqu’un qui pue en raison de sa vie digestive, et parce qu’il meurt. Alors que les dieux embaument parce qu’ils n’ont pas de vie digestive, ils se nourrissent d’ambroisie, de pommes d’or… » Se parfumer reviendrait donc à se hisser à leurs hauteurs, et à transcender temporairement son enveloppe charnelle. « Quand on se parfume on croit davantage en soi parce qu’on s’immortalise », explique-t-elle.

« Plus forts pour affronter les épreuves de la vie »

Mais on vous voit venir, quid des fervents défenseurs du naturel ? Celles et ceux qui ne porteraient pas de parfum se priveraient donc d’une partie d’eux-mêmes ? Evidemment que non. Pour Annick Le Guérer, anthropologue et historienne du parfum et de l’odeur, autrice du Parfum : Des origines à nos jours chez Odile Jacob, « l’odeur c’est l’identité de la personne. On a tous une odeur différente et la camoufler avec du parfum c’est se priver aussi de son identité. On s’en prive pour être socialement accepté, ce sont des rituels sociaux qui permettent l’acceptation sociale ». Le confinement peut donc être l’occasion idéale de renouer avec ses odeurs (dans la mesure du raisonnable), une façon de se retrouver avec soi-même.

Mais au-delà de cette question d’identité, le parfum renferme un redoutable atout : le réconfort. « Beaucoup se mettent du parfum parce que c’est une aura protectrice et ils se sentent plus forts pour affronter les épreuves de la vie, analyse Annick Le Guérer. Dans une épreuve de confinement, lorsqu’on est angoissé, que l’avenir est un peu incertain, se parfumer conforte, rassure. » Et dans ce domaine, deux grandes familles de senteurs se distinguent : les parfums « gourmands » et les hespéridés (les eaux de Cologne). Les premiers, aux odeurs de miel ou encore de fruits rouge, consolent par leur côté sucré, rassurants et régressifs. « Typiques du parfumage qui n’est pas destiné à l’autre », précise l’historienne, ils font généralement fureur lors de périodes de crises.

Les seconds quant à eux rassurent pour une autre raison : l’odeur de propre. « Les parfums qui sont associés à l’hygiène prospèrent aujourd’hui. C’est un besoin de propreté dans un monde pollué. Les gens ont besoin d’avoir des odeurs fraîches, aussi dans un but inconscient de protection. Ça date du Moyen-Age, jusqu’aux 19e et 20e siècles, où on se parfumait pour se protéger des mauvaises odeurs qui, pensait-on, apportaient des maladies », explique Annick Le Guérer.

« Un besoin d’évasion, de changer d’air… »

Le parfum possède aussi un autre pouvoir, celui de l’escapade. Certaines odeurs peuvent même nous faire voyager dans le monde d’avant, là où tout était encore possible. « L’odorat est le sens qui permet de retourner aux souvenirs les plus anciens, à des moments heureux que nous avons vécus, analyse Maïa Lernout, parfumeuse chez Takasago et créatrice du parfum Mon Petit chez Lolita Lempicka. Une odeur va faire ressurgir plein d’émotions, plein de moments. Pour moi c’est la lavande, elle évoque un moment doux et réconfortant de grandes vacances. » Un pouvoir d’autant plus fort que certaines molécules agiraient comme de véritables stimuli sur le cerveau et provoqueraient des sentiments de bien être immédiat, comme la vanille, ou énergisants, comme la menthe.

Et si le parfum pouvait nous faire voyager sur commande ? Pour l’aromachologue Patty Canac, autrice du Guide des émotions : Equilibre et bien-être grâce à l’aromachologie (Ambre Eds), « quand on sait le choisir avec intention, on va le prendre comme une béquille pour nous accompagner dans la journée et nous aider à pallier un stress, un besoin d’évasion, de changer d’air… » Le tout est selon elle de faire ce choix « en conscience ». « L’idée est de se dire qu’on va se poser et imaginer une bibliothèque olfactive qui viendrait à notre secours pour nous apporter un équilibre émotionnel », précise-t-elle. On pourrait ainsi s’évader au bout du monde grâce à des fragrances de mangue ou de coco, ou partir s’aérer en forêt grâce à des notes de pins. Tout en respectant le « un kilomètre max autour de chez soi »…