Suzanne Noël, pionnière de la chirurgie esthétique, « se refusait à juger ses patientes » raconte Leïla Slimani

INTERVIEW Dans « A mains nues », l’écrivaine Leïla Slimani et le dessinateur Clément Oubrerie redonnent vie à Suzanne Noël, féministe « pragmatique » et médecin qui réparait les visages

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Clément Oubrerie et Leïla Slimani.
Clément Oubrerie et Leïla Slimani. — Les Arènes BD.
  • A mains nues (Les Arènes BD) raconte le destin de Suzanne Noël, pionnière de la chirurgie esthétique et médecin féministe créatrice du mouvement Soroptimist.
  • 20 Minutes a interrogé l’autrice et l’auteur de cette bande dessinée, l’écrivaine Leïla Slimani et le dessinateur Clément Oubrerie.
  • « Il n’y a pas de sororité sans fraternité » raconte Leïla Slimani, qui a aussi voulu mettre en relief les hommes qui ont soutenu et accompagné ce destin exceptionnel.

Retenez bien le nom de Suzanne Noël. C’est à cette pionnière de la chirurgie esthétique, médecin féministe créatrice du mouvement Soroptimist, réparatrice de « gueules cassées » de la Première guerre mondiale et résistante lors de la Seconde, que l’écrivaine Leïla Slimani et le dessinateur Clément Oubrerie ont voulu consacrer un livre, A mains nues (Les Arènes BD). Une façon de redonner toute la renommée qu’elle mérite à cette grande femme. Un récit émouvant, riche, qui nous fait voyager dans le Paris du début du XXe siècle. Entretien avec l’autrice et le dessinateur, qui mettent en avant le « féminisme pragmatique » de leur héroïne.

Comment avez-vous eu l’idée de faire ce livre ?

Leïla Slimani : Cela a commencé par la lecture d’un livre, dans lequel est apparu le nom de Suzanne Noël. J’ai fait des recherches et en découvrant cette femme j’ai été surprise et fascinée par elle, par sa réussite professionnelle, par le fait qu’elle ait traversé deux guerres mondiales, qu’elle ait participé à l’évolution des techniques de la chirurgie esthétique, qu’elle ait été une grande féministe, et j’ai trouvé ça incroyable qu’elle ne soit pas connue. J’en ai parlé un soir lors d’un dîner avec mon éditeur et Clément, et les deux ont été séduits par sa personnalité.

Clément Oubrerie, qu’est ce qui vous a touché dans cette histoire ?

Clément Oubrerie : Plein de choses. J’adore cette époque pour avoir fait Pablo [quatre tomes de BD qui retracent la jeunesse de Pablo Picasso à Montmartre], qui se passe au début du XXè siècle. Et ça traverse la Première guerre mondiale que je n’avais jamais représentée, qui est graphiquement très intéressante. On a voulu faire un parallèle entre la naissance de l’art moderne et la chirurgie esthétique pour représenter les blessés de la face à l’aide de la peinture cubiste plutôt que de les montrer de manière réaliste. Et le personnage est très original. On a fait ce livre en plein confinement et c’était intéressant de raconter l’histoire d’une soignante capable de s’oublier et d’aller vers les autres.

Extrait d'« A mains nues».
Extrait d'« A mains nues». - Les Arènes BD.

Le parcours de cette femme résonne avec celui des soignantes pendant la crise sanitaire…

L.S. : On avait eu l’idée avant la crise, mais dès le départ il y avait une volonté de plonger dans le milieu médical. Je viens d’une famille de médecins. Beaucoup de réunions de famille ont tourné autour de la nouvelle technique de coloscopie ! Ce qui me coupait l’appétit d’ailleurs. Mais j’ai beaucoup d’admiration pour les bons médecins. Ma mère par exemple peut encore, à 72 ans, réciter par cœur le serment d’Hippocrate. C’est un engagement profond et total. Je ne l’ai jamais entendue râler. C’était une façon pour nous de rendre hommage à des gens qui consacrent leur vie entière au bien-être des autres, à écouter leurs douleurs.

Comment avez-vous travaillé pour restituer l’époque ?

C.O. : J’ai fait beaucoup de recherches, et Leïla aussi a amené beaucoup d’iconographie. Il faut compulser cela, essayer de le digérer et choisir les points saillants. J’ai mis sur les murs de Paris des publicités pour des corsets, pour contenir le corps. Au fur à mesure de l‘histoire il va y avoir une émancipation. Au deuxième album on va explorer les années folles et ça va être une libération, presque une orgie.

L.S. : Clément a apporté l’univers visuel avec les détails, les scènes de nuit, dans la rue, dans Paris. Moi je suis partie d’un constat intellectuel, je me suis dit que c’était un moment important dans la transformation du rapport au corps pour les femmes, à la beauté. C’est la naissance des cosmétiques, d’Estée Lauder. Et puis il fallait le faire vivre dans la ville. Paris est très important dans cette bande dessinée, c’est un Paris qui se transforme, qui se modernise, qui s’ouvre aux femmes, où on fait la fête.

SINON : « Suzanne Noël est comme moi » raconte Leïla Slimani, qui sort «A mains nues»
SINON : « Suzanne Noël est comme moi » raconte Leïla Slimani, qui sort «A mains nues» - Les Arènes BD.

Le livre narre les nombreux sarcasmes et remarques sexistes qu’a dû affronter Suzanne Noël, une des rares femmes à cette époque à passer son Bac et à faire des études de médecine. Est-ce qu’à vous aussi, Leïla Slimani, on vous a dit : « L’écriture ce n’est pas pour les femmes » ?

L.S. : On ne me l’a jamais dit et si on me l’avait dit je ne l’aurais pas entendu. Ils ne m’intéressent pas, ils sont invisibles, je leur passe dessus. Et je crois que Suzanne Noël est comme moi, elle n’entend pas ça. Cela ne rentre pas dans son oreille, cela ne la touche pas vraiment. Bien sur que c’est une femme qui a eu des obstacles sur son parcours, liés à une forme de sexisme. Mais je trouve intéressant aussi de raconter que dans le parcours de beaucoup de femmes d’exception, on tombe toujours sur des hommes qui nous aident. C’est faux de dire que les hommes sont toujours des obstacles, et je trouve que c’est dangereux aujourd’hui d’appuyer absolument sur tous ceux qui ont voulu empêcher. Je trouvais ça intéressant de raconter aussi des histoires d’amitié, de solidarité entre les deux sexes. Il ne faut pas que le merveilleux et salvateur féminisme qui fait bouger la société nous aveugle. Il n’y a pas de sororité sans fraternité. On est forts tant qu’on est ensemble. Suzanne représente cela aussi pour moi. La force des amitiés entre les hommes et les femmes. Et d’ailleurs c’est un homme et une femme qui ont fait cette bande dessinée !

Vous aussi Clément il y a quelque chose dans cette histoire qui vous permet de vous y identifier ?

C.O. : Je m’identifie clairement à Suzanne. Le principe de l’écriture, même graphique, c’est de s’identifier à tous les personnages, et je n’ai aucun problème à m’identifier à Suzanne. Pour faire vivre les personnages, il faut être à l’intérieur, dessiner de l’intérieur, sinon ça ne marche pas. C’est un peu comme du cinéma, comme être acteur… mais à la maison, en dessinant.

Ce que vous dites fait penser à ce que dit Suzanne, sa fascination pour l’intérieur des corps.

C.O. : Oui exactement, Jean Giraud [alias Mœbius] dit que le dessin et la chirurgie sont très proches : c’est un travail minutieux et précis qui se fait à la main. Et la moindre erreur est fatale. Il y a tout ce parallèle dans le livre avec le cubisme, Arcimboldo, le lapin écorché de Soutine… L’idée était de mettre en scène le regard spécifique de Suzanne, qui est un regard clinique. Elle essaie de regarder le corps ouvert comme un rébus ou un problème à résoudre, et pas comme un événement traumatisant.

Il y a justement cette scène au début où Suzanne assiste à un accident de voiture, avec un cheval ensanglanté. Cette scène est magnifique, et il me semble Clément que vous employez alors une technique différente…

C.O. : C’est une scène qu’on a imaginée pour montrer ce que va être son regard. Dans ces moments-là elle ne va pas se laisser submerger par l’émotion, elle a une représentation du monde très particulière. Pour ces visions j’ai utilisé de la peinture et de l’aquarelle.

L.S. : On voulait avoir un moment fondateur, pas vraiment rationnel, lié de manière directe à son destin. On sait que d’emblée chez cette petite fille il y aura un rapport au monde qui sera un peu différent. On la voit ensuite jeune mariée éventrer des lièvres, en les regardant d’une autre façon. Souvent on entend dire « je n’aurais pas pu être médecin j’ai horreur du sang ». On a voulu travailler sur ce regard-là, qui peut être un regard fasciné pour ce qui est plein de sang.

Extrait d'« A mains nues».
Extrait d'« A mains nues». - Les Arènes BD.

C’est le destin d’une femme indépendante et libre qui a voulu réparer des visages mais aussi rendre des femmes plus jeunes, des femmes parfois sous pression de leur mari et d’une société patriarcale, où la vieillesse est mieux tolérée pour les hommes que pour les femmes. Comment voyez-vous cela ?

L.S. : Cela n’était intéressant que parce qu’il y avait cette contradiction. C’est une femme très féministe, elle a des engagements féministes et politiques très forts. Et en même temps, elle ne remet pas en cause l’injonction de la beauté qui pèse sur les femmes. Cela m’a obligé à me poser un certain nombre de questions, dont celle du droit des femmes à disposer de leur corps. A-t-on la liberté de vendre son corps ? C’est la question de la prostitution. Et a-t-on le droit de changer son corps ? Suzanne Noël comprend très vite que derrière la chirurgie esthétique il y a autre chose que de la frivolité. On ne fait pas forcément de la chirurgie esthétique pour être beau. Les Gueules cassées le font pour s’intégrer à la société. La beauté ne peut jamais être seulement une perception de l’extérieur. C’est comme la peinture : les premières personnes qui ont vu les tableaux de Picasso, ou des tableaux cubistes, ont pu dire que c’était laid. Qui décide ce qui est beau ? Suzanne Noël répond à cette question en disant que ce qui compte c’est l’aspect social. Elle a écrit un essai sur les effets sociaux de la chirurgie esthétique : elle comprend qu’une femme qui a subi la précarité, qui a subi la guerre, qui est marquée par l’âge, est une femme qui aura plus de mal à exercer son métier. Elle a une approche très pragmatique.

J’allais justement vous parler de ce « féminisme pragmatique ». Il y a cette phrase à la fin du livre : « La beauté est pour la femme une sorte de capital. En manquer c’est être en désavantage dans une société qui met la beauté au centre ». Elle fait avec la société qu’elle a.

L.S. : Exactement. Elle se refusait à juger ses patientes. Et je crois que quand on est artiste on essaie toujours d’avoir ce rapport-là avec nos personnages. C’est tenter de les comprendre, de se mettre à leur place et de regarder le monde comme ils le regardent. Je ne suis pas entièrement d’accord avec la vision de la chirurgie esthétique de Suzanne Noël. Mais pour avoir vécu avec elle, je comprends totalement qu’à l’époque où elle était, et au stade de réflexion où elle en était, il y avait une intelligence et une empathie dans le regard qu’elle portait sur ses patientes.