Terrenoire : Un duo mitonné dans le chaudron musical de Saint-Etienne

PORTRAIT « 20 Minutes » a rencontré le duo Terrenoire, composé des frères Théo et Raphaël Herrerias, qui a sorti son premier à la fin de l’été

Fabien Randanne

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Théo (en haut) et Raphaël Herrerias forment le duo Terrenoire.
Théo (en haut) et Raphaël Herrerias forment le duo Terrenoire. — Pierre-Emmanuel Testard
  • Terrenoire est un duo, crée en 2017, composé de deux frères : Raphaël et Théo Herrerias. Leur premier album, Les Forces contraires, est sorti fin août.
  • Terrenoire est le nom d'une commune rattachée en 1970 à Saint-Etienne, ville d'où les deux artistes sont originaires. « On s’est dit qu’on allait revendiquer notre quartier de rien du tout ressemblant à n’importe quel autre en France, et par la musique, les chansons, le rendre spécial », explique Raphaël à 20 Minutes.
  • « Depuis deux ans, notre projet avance crescendo, avance Raphaël. C’est parti de très bas, ça monte lentement mais on a pris le temps de grandir de s’améliorer sur scène. »

Terrenoire était une commune à part entière jusqu’à ce qu’elle soit rattachée à Saint-Etienne en 1970. « C’est devenu un quartier excentré, avec un marché, une place et une autoroute qui passe au dessus », décrit Théo Herrerias qui a choisi, avec son frère aîné Raphaël de reprendre ce nom pour baptiser leur duo. « C’est une manière de s’ancrer dans nos racines, glisse-t-il. Ce sont nos origines en tant que frangins, c’est la ville d’arrivée de nos arrière-grands-parents espagnols qui ont quitté l’Andalousie pour venir travailler dans les mines. » « On s’est dit qu’on allait revendiquer notre quartier de rien du tout ressemblant à n’importe quel autre en France, et par la musique, les chansons, le rendre spécial », enchaîne Raphaël.

Un élan du cœur de garçons du cru, issus de villes modestes n’ayant pas toujours bonne presse. Saint-Etienne, l’ouvrière, a longtemps été dans l’ombre de Lyon, la bourgeoise. Souvent, elle a été résumée au combo industrie/Platini. Il faut voir au-delà. Les Terrenoire sortent d’un chaudron musical stéphanois en pleine ébullition. S'ils vivent à Paris, ils se placent aux côtés de talents émergeant dans la capitale de la Loire : Zed Yun Pavarotti, Fils Cara, La Belle vie, cœur… « On sent qu’il se passe quelque chose, il y a un son qui en sort, avec une forme de cohérence, de poésie, de mélancolie et d’ambition », affirme l’aîné.

« X Factor » et « The Voice »

Chez les Herrerias, la musique est une histoire de famille. Raphaël, 30 ans aujourd’hui, apprend la guitare dès l’âge de 12 ans. Il crée plusieurs groupes, fait ses premières scènes avec son oncle musicien. Il raconte ses souvenirs au présent : « Je fais péter les cours pour aller faire du rock à travers la France. On chante des reprises de Bashung, on joue avec Mickey 3D. » Il poursuit dans cette voie, s’inscrit en musicologie, s’ennuie en début de deuxième année. Une camarade le réveille et le pousse à tenter un casting de télécrochet. Le voilà catapulté à la capitale, devant les caméras de M6, sur le plateau de X Factor. « Se retrouver à la télé, c’est un épisode étrange et mystérieux à 19 piges. Je dois beaucoup à ce moment : j’ai appris à chanter en français et à définir ce que je voulais faire ou ne pas faire. Cela m’a permis de m’installer à Paris, aussi. »

En termes de carrière, ce n’est pas le tremplin espéré. Raphaël débarque quelque temps plus tard à The Voice, côté coulisses. « J’étais une petite main, je travaillais dans la production musicale. » Il y fait répéter les candidats, dont une certaine Louane. Pendant toutes ces années, il défriche le terrain pour Théo, de six ans son cadet, qui le rejoint à Paris en 2017. Ce dernier lui en est parfaitement reconnaissant : « J’ai gagné plus facilement ma vie en faisant de la musique. La première année, j’ai fait une soixantaine de concerts ».

En 2017 encore, les deux frères concrétisent leur duo Terrenoire, montent leur label, écrivent les titres qui constitueront leur premier EP. En 2018, alors que leur carrière naît, leur père meurt. D’un cancer. Un drame fondateur. Cette mort, « c’est la clé de voûte », de leur premier opus, Les Forces contraires, sorti en août. « On a vraiment construit le disque comme une sorte de temple autour de notre père et de sa mémoire. On voulait sceller quelque chose », avance Raphaël.

« La mort forme des espaces de communion »

Littéralement au cœur du disque – elle est la cinquième des dix pistes – la chanson Derrière le soleil est un hommage bouleversant à ce disparu. « Les gens pleurent beaucoup en l’écoutant. Elle parle de notre part intime, de notre chair, mais si le public pleure aussi, ça veut dire que ça parle d’autre chose. La mort forme des espaces de communion qui sont comme des cadeaux. En ce moment, pouvoir pleurer la mort, la mettre au centre de la discussion, s’en approcher, ça a son importance », poursuit le grand frère.

Le deuil, les racines et le sexe cohabitent sur l’album sans entraver sa cohérence. De même que les différents registres musicaux – la pop, la variété, le hip-hop, l’électro – s’allient plus qu’ils ne s’entrechoquent, trouvant un point d’équilibre donnant tout son sens au titre Les Forces contraires.

« Les chansons, c’est la colonne vertébrale. Quand on a le squelette à l’intérieur d’une chanson, on peut l’habiller comme on veut, ça reste un mannequin, affirme Théo, interrogé sur ce qui fait l’homogénéité du disque. Notre intimité, notre fraternité, notre compréhension de l’esthétique de l’un est de l’autre fait qu’on garde notre registre et notre champ lexical. On reste sur des notes similaires, quel que soit le style du morceau. On ne réfléchit pas en disant : "On va faire une version hip-hop de tel texte", mais plutôt : "A quoi tu aimerais que ça ressemble ?" Cela nous oriente et on trouve un style en bout de course. Les étiquettes, c’est fini, on a juste envie d’entendre des récits. »

« Jouissance du verbe »

Fans de fictions et de cinéma – L’histoire sans fin est leur film culte et une référence assumée – les Terrenoire s’attachent à faire surgir des images poétiques. Le texte de Ça va aller est est le parfait exemple : « Doigts dans ton désir, clés du brouillard, embrasser fort le feu de la vue. Flash dans le ciel, battement de cils. T’es l’aveu du beau du dernier horizon. T’es l’avion la lave et la grande énergie sur le monde » semble relever du collage dadaïste. « Il y a une forme de jouissance du verbe dans cette chanson quand d’autres sont plus à l’os, admet Raphaël. C’est le fourmillement de la vie qui revient, c’est un bourgeonnement de mots. Ils galopent. »

Ce goût pour les symboles et l’étrangeté se retrouve dans l’esthétique du duo. Le clip de Mon âme sera vraiment belle pour toi, par exemple, semble lorgner du côté de Giorgo de Chirico, faire quelques emprunts à James Bidgood, tout en restant extrêmement contemporain. « L’esthétique est moins certaine que la musique, nuance Raphaël. Dans l’image on se sent très amateurs. On fonctionne à l’intuition, à la sensibilité. On se demande si ça sert l’émotion de nos textes. On fait attention avec qui on travaille et on essaie de se réinventer régulièrement. »

« La direction artistique autour de leur projet est très bien faite, salue Louane, pour laquelle ils viennent de signer la chanson Désolé. Ils sont représentatifs de la nouvelle pop française. Ils sont très rigolos. Quand ils sont sur scène, ils ont des mouvements très reconnaissables. » Lorsqu’on leur en faisait la remarque, au début, ils étaient surpris. « On se disait que c’était bon à savoir. Maintenant, on le travaille, confie Théo. Mais ça reste naturel. On vient d’une famille de rockeurs où il est important d’abonder sur scène. On n’a pas d’instrument sur scène, c’est important de jouer cette carte-là et de ne pas être juste un karaoké. »

Diesels

Leur singularité commence à ne pas passer inaperçue. Les Terrenoire sentent qu’on leur porte de plus en plus d’intérêt. L'enseigne Intermarché a même choisi leur chanson Jusqu'à mon dernier souffle pour son spot promo-trémolos de Noël. « On veut prendre le temps de savourer, prévient Raphaël. Pour que les chansons entrent à l’intérieur des gens, il faut attendre que les saisons passent, que ça pousse, que ça retombe, que ça repousse et que ça retombe. Au bout d’un moment ça prend son sens. Là, ça frémit, on a de beaux signaux, le public prend le temps de nous décrire ce qu’il ressent, c’est inquantifiable On se focalise là-dessus plutôt que sur les statistiques de nos titres sur Spotify ou de notre Instagram. Si on met nos attentes d’artistes et d’humains à cet endroit-là, on est foutus. Les chiffres ne doivent pas être le guide de notre carrière. »

Le duo fait sienne de la locution « Chi va piano va sano », « Aller doucement, mais sûrement ». Raphaël encore, insiste : « Depuis deux ans, notre projet avance crescendo. C’est parti de très bas, ça monte lentement mais on a pris le temps de grandir de s’améliorer sur scène. On est des diesels et on cultive cette lenteur. »