Coronavirus : « Une partie de la science-fiction est lanceuse d’alerte », explique la déléguée artistique des Utopiales

INTERVIEW Jeanne-A Debats, déléguée artistique du festival international de science-fiction Utopiales, le virus a souvent été un sujet de prédilection en science-fiction

Propos recueillis par David Phelippeau

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Jeanne-A. Debats.
Jeanne-A. Debats. — Michael Meniane
  • Le festival international de science-fiction commence, ce jeudi, à Nantes, sur cinq sites différents (Cité des Congrès, Lieu Unique, CIC Ouest, Château des Ducs de Bretagne et la péniche Le Sémaphore).
  • Le thème du festival est « Traces », ce qui renvoie forcément à la pandémie actuelle mondiale.
  • Comme l’explique Jeanne-A Debats, déléguée artistique du festival, le virus a souvent été un sujet de prédilection en science-fiction.

EDIT >>> Après avoir pris connaissance des annonces de reconfinement, la direction des Utopiales a décidé d'annuler la 21e édition qui devait débuter jeudi

A partir de jeudi et jusqu’à dimanche, à Nantes, c’est reparti pour une nouvelle édition des Utopiales, festival international consacré à la science-fiction. Pour ce 20e anniversaire, « Traces » est le thème choisi par les organisateurs. Ce sujet renvoie forcément à l’épidémie de Covid-19 qui touche la planète. « C’est une pure coïncidence », confie  Jeanne-A Debats, déléguée artistique des Utopiales et autrice de science-fiction.

La pandémie, est-ce un thème récurrent dans l’histoire de la science-fiction ?

L’épidémie en tant que genre de la science-fiction, c’est quand même un très vieux mode d’histoire. Je pense au Fléau de Stephen King de 1978. En tant que trace patrimoniale de l’histoire de la science-fiction, l’épidémie, c’est un vrai sujet. Par exemple, le Covid-19 laisse des traces dans nos corps, ceux qui ont été malades ne me contrediront pas. Par ailleurs, ce virus, à mon sens, nous l’avons attiré en laissant des traces sur la vie animale, par exemple, en détruisant les habitats de chauves-souris, des pangolins et d’autres bestioles. Cette pandémie, on l’avait envisagée dans des œuvres de science-fiction comme dans le film Contagion de Steven Soderbergh. Dans cette œuvre, vous allez retrouver des choses vraies que vous avez vécues…

La science-fiction est un peu lanceuse d’alerte, vous voulez dire ?

Une partie de la science-fiction est lanceuse d’alerte. Pas toute. On constate un fait présent et on ne fait que le grossir. Quand Soderbergh écrit Contagion, il sait très bien que le virus arrive car cela a été dit par les scientifiques. D’ailleurs, il s’appuie sur des travaux de prospective scientifique pour réaliser son film. Les auteurs de science-fiction s’appuient toujours sur ça. Ces fondements peuvent devenir poétiques dans les œuvres, mais leur base est toujours scientifique. On part d’une base rationnelle, et ensuite, on décolle pour raconter une histoire, et éventuellement prévenir de quelque chose. La prévention, ce n’est pas le rôle formel de la SF, mais c’est un rôle qu’elle endosse parfois.

Et pourquoi le virus est autant un sujet de prédilection pour les auteurs de science-fiction ?

Car ça frappe l’esprit. Des œuvres phares comme Le masque de la mort rouge d’Edgar Allan Poe ou La Peste d’Albert Camus, plus proche de nous, ne sont pas de la science-fiction, mais elles traitent de sujets extrêmement porteurs. Par exemple, nous avons perdu la moitié de la population en Europe autour du XIIIe siècle à cause de la peste.  Eifelheim de Flynn, grand roman de SF, reprend ça.

La notion de conséquences dévastatrices intéresse aussi la science-fiction ?

Evidemment, il y a des conséquences dramatiques sur les hommes, mais il y a aussi des conséquences politiques et sociales graves. Lorsque la peste ravage l’Europe avant la Renaissance, elle tue dans l’œuf une vraie renaissance. Les nations concernées mettent 150 ans à s’en remettre. La pandémie n’a pas que des effets mortels pour les corps, mais aussi des effets catastrophiques pour la démocratie, le vivre-ensemble et les gens qui survivent. Dans le Fléau de King, à la fin du roman, on a un combat entre le mal et le bien, le mal qui est autocratique, sans libre expression et qui rend esclave. Le roman de Stephen King passe de la science-fiction au fantastique car des personnages surnaturels interviennent dans le dernier tiers du roman. Le surnaturel n’est pas dans le champ de la SF.

Pendant le festival, plusieurs rendez-vous seront consacrés au thème de la pandémie. On a du mal à imaginer que vous n’avez pas choisi ce thème à dessein dans le contexte actuel…

Non, il aurait été trop facile d’orienter totalement les Utopiales sur le Covid-19 et nous ne l’avons pas fait parce que nous pensions que ce serait trop facile et que le sujet serait déjà traité ailleurs. Les gens seraient sûrement las qu’on ne leur parle que de cela. D’ailleurs, le thème “Traces” a été décidé fin novembre, le Covid-19 existait déjà, mais on en parlait à la marge.