« Rebecca » : L'adaptation du roman de Daphné du Maurier se veut loin de l’ombre d’Hitchcock

CINEMA « Rebecca », nouvelle transposition à l’écran du classique de la littérature réalisée par Ben Wheatley, est en ligne sur Netflix depuis mercredi

Fabien Randanne

— 

Armie Hammer et Lily James dans Rebecca.
Armie Hammer et Lily James dans Rebecca. — KERRY BROWN/NETFLIX
  • Dans « Rebecca », roman de Daphné du Maurier paru en 1938, une jeune femme issue d’un milieu modeste s’énamoure d’un veuf de la bonne société britannique. Après s’être installée dans sa grande demeure, elle s’aperçoit que l’ombre de la première épouse n’a cessé d’y planer.
  • Netflix a produit une nouvelle transposition du roman, précédemment adapté au cinéma en 1940 par Alfred Hitchcock, disponible depuis ce mercredi.
  • Cette version 2020 est signée Ben Wheatley, un réalisateur britannique connu pour son goût du mélange des genres.

Sans raffut, Rebecca a été mis en ligne sur Neflix ce mercredi. Une discrétion médiatique surprenante au regard du casting (Armie Hammer, Liliy James, Kristin Scott Thomas…) et, surtout, du projet : une nouvelle transposition à l’écran du roman de Daphné du Maurier, quatre-vingts ans après une première adaptation signée Alfred Hitchcock.

Sur le papier, toucher à ce classique du maître du suspense n’est pas loin de relever du sacrilège. Les cris des cinéphiles se feront peut-être entendre dans les heures et jours à venir, lorsqu’ils auront découvert cette version produite par la plateforme de streaming. Pour sa défense, le réalisateur Ben Wheatley, répète à longueur d’interview qu’il ne s’agit pas d’un remake du film de 1940 mais d’une nouvelle adaptation du livre.

Dans le fond, l’idée que son long-métrage puisse faire grincer quelques dents n’est sans doute pas pour déplaire au Britannique, habitué depuis le début de sa carrière à faire son petit effet. En 2011, son deuxième film, Kill List – le premier à être sorti en salle en France où il a comptabilisé près de 23.000 entrées –, a été celui de la révélation. L’intrigue, commençant comme un drame social, se poursuivait en thriller avant de basculer sans crier gare dans l’horreur. Le genre de sensations fortes que l’on n’oublie pas.

« Bad trip » dans un pré et foutoir absurde dans un immeuble

Avec les tueurs en séries de Touristes, son film suivant, il abordait la comédie noire et dérangeante et obtenait son meilleur score dans l’Hexagone avec quelque 67.000 billets écoulés. Changement de registre encore en 2013 avec English Revolution, un film en noir et blanc, en costumes – l’action se déroulant au XVIIIe siècle –, centré sur le bad trip, dans un pré, de ses protagonistes ayant avalé des champignons hallucinogènes. Un projet tellement expérimental, qu’il est sorti uniquement chez nous en vidéo à la demande.

En 2016, Ben Wheatley est revenu dans les salles françaises avec High Rise, une adaptation d’un roman SF de JG Ballard, autrement dit un projet casse-gueule. Dont acte : l’ensemble débouchait sur un foutoir absurde, au sein d’un immeuble, abordant le sujet de la violence de classe par le biais de la farce. Bilan : à peine 30.000 spectateurs intrigués.

Un an plus tard, il livrait Free Fire : une vente d’armes clandestine virant à l’affrontement dans le huis clos d’un entrepôt. Sans doute le film le plus accessible du réalisateur, mais aussi le plus raté car sa patte cynique et pince sans-rire semblait se diluer dans une mise en scène paresseuse de bastons. Résultat : le pire score du cinéaste sur le marché français avec un peu moins de 11.200 entrées. Un flop qui explique sans doute que Happy New Year, Colin Burstead, livré en 2018, est resté inédit de ce côté de la Manche.

Romance, drame et frissons

Une fois l’essentiel de sa filmographie retracé, inutile de dire que Rebecca représente un changement de dimension pour Ben Wheatley qui va sans doute trouver, via Netflix, une audience qu’il n’aurait jamais osé (pu ?) espérer rassembler en salle. Quoi que, il travaille en ce moment sur la suite de Tomb Raider

A première vue, qu’il ait accepté de se lancer dans cette adaptation du livre de Daphné du Maurier semble être un renoncement. « C’est un peu en dehors de mon univers. Mais, j’ai une ligne directrice voulant que plus un projet semble improbable, plus j’ai de chances de m’y intéresser. J’ai donc dit "Pourquoi pas ?" », explique-t-il dans le dossier de presse.

En y regardant de plus près, ce long-métrage n’est pas si incohérent que cela dans sa carrière. Que raconte Rebecca ? L’histoire d’une jeune fille modeste tombant amoureuse d’un veuf de la bonne société britannique. Après s’être installée dans sa majestueuse demeure, elle doit se faire à l’idée de cohabiter avec l’ombre de la première épouse, Rebecca, qui, bien que morte, n’a pas totalement disparu des murs et des souvenirs des vivants…

Cette trame mêle donc la romance, le drame et les frissons. Un mélange des genres dont Wheatley est friand. Thématiquement, le scénario lui permet d’aborder la violence de classe, l’inconsistance masculine (pour ne pas dire la masculinité toxique) et les notions de culpabilité et d’amoralité.

Moins gothique que lumineux

« Rebecca est un classique de la littérature que je pensais connaître. Mais en lisant le script, j’ai pensé : "Oh, mes souvenirs étaient complètement à côté de la plaque." J’imaginais que je souffrais d’une sorte d’amnésie culturelle mais, en en parlant autour de moi, il se trouve que les gens ne se remémoraient pas davantage les choses. J’ai pris conscience qu’on ne se souvenait peut-être pas comme on le devrait de ce roman très connu. Je voulais raconter cela à nouveau, en surprenant le public de la même manière que j’avais été surpris », avance le réalisateur, toujours cité dans le dossier de presse.

Sa version de Rebecca, prend des libertés avec le livre, notamment sur la fin, mais elle colle parfaitement à la description de la rencontre entre les deux personnages principaux, à Monte-Carlo, qu’elle prend le temps de raconter, contrairement à la version d’Alfred Hitchcock.

Si la fiction de Daphné du Maurier est un classique du « roman gothique », Ben Wheatley opte pour le contre-pied. Son film est étonnamment lumineux, de sa première demi-heure ensoleillée et sans une once de second degré à la fameuse scène de la visite de la chambre de Rebecca baignant dans un éclairage froid et blafard, sans ombre. Le Britannique a réduit les effets de style au strict minimum – quelques scènes de cauchemars, une séquence de bal masqué.

Ce lissage esthétique sera perçu, selon les points de vue, comme de l’audace ou comme un compromis avec les attentes du grand public. Le film perd ainsi en mystère ce qu’il gagne en résonances contemporaines – notamment à travers sa valorisation des figures féminines – mais il ne fait pas offense au matériel d’origine. Au contraire, il donne envie de s’y plonger.