« Mortelle Adèle » : Comment l’héroïne de BD est devenue une icône de l’enfance et de la différence

PHENOMENE BD Héroïne des cours de récré et du confinement, l’impertinente Adèle est de retour dans une nouvelle et longue aventure, aux confins de la galaxie des Bizarres

Vincent Julé

— 

Adèle (Solo), héroïne des 7-12 ans, des cours de récré et de la «Galaxie des Bizarres»
Adèle (Solo), héroïne des 7-12 ans, des cours de récré et de la «Galaxie des Bizarres» — Bayard
  • En huit ans et d’existence et quelque 17 tomes et autres « extras », la bande dessinée « Mortelle Adèle » d’Antoine Dole s’est imposée comme un phénomène de librairie.
  • « Adèle et la galaxie des Bizarres », deuxième album collector et longue aventure, est disponible depuis mercredi.
  • Créée par son auteur en réaction aux violences scolaires qu’il subissait, Adèle donne de la voix à toutes celles et ceux qui cherchent encore leur place dans la cour, et la société.

Avec plus de 4 millions d’exemplaires vendus, Mortelle Adèle s’est imposée dans toutes les cours de récréation… et les foyers confinés. En effet, la bande dessinée créée par Antoine Dole, alias Mr Tan, a connu une explosion de ses ventes lors du confinement, avec plus d’un million de tomes déjà écoulés sur 2020. Un phénomène de librairie qui a pourtant échappé à certains médias (mea culpa), peut-être à quelques parents, mais pas aux enfants. Si Mortelle Adèle est surtout l’héroïne des 7-12 ans, elle s’invite dès la maternelle dans les conversations entre copains et copines, les lectures du soir et les imaginaires. Il faut dire qu’elle a tout pour être adorée.

Adèle est née en réaction à des violences scolaires

Derrière ses couettes rousses et son uniforme d’écolière, Adèle cache une imagination débordante, une repartie de tous les instants, une impertinence à la limite de l’insolence, et aussi une arbalète et un fléau d’armes. Normal. Depuis 17 tomes format « comic strip », un album long et collector, un roman et autres « extras », elle fait tourner en bourrique ses parents, soumet son chat Ajax à toutes sortes d’expériences, fait la guerre aux stylées et pailletées Jade et Miranda, mais également défait les contes de fées, crée le club des Bizarres, stars du nouvel album BD et longue aventure Adèle et la galaxie des Bizarres, et donne ainsi de la voix à ceux qui cherchent encore leur place dans la cour, dans la société.

« Adèle est née il y a vingt-cinq ans dans mes cahiers de collège, rembobine Antoine Dole. J’avais 14 ans et c’était une époque compliquée pour moi, parce que j’étais victime de violences scolaires. » Pousse cassé par un ballon de basket, genou écrasé par un banc, le jeune Antoine passe les récréations enfermé dans les toilettes. « Pendant trois ans, on m’a répété quotidiennement que je n’avais pas ma place, que je ferais mieux de me suicider, et je n’arrivais pas à contrôler la situation. J’ai ainsi créé ce personnage, un négatif de moi, pour interagir avec le monde : j’étais un garçon, elle était une fille ; j’étais timide, elle était extravertie ; je n’osais pas répondre, elle avait de la repartie… »

Fille spirituelle de Emily the Strange, Mafalda, Mercredi Addams

Pendant de longues années, Adèle n’existe que sur des cahiers, cartes d’anniversaire et coins de table, dans un cercle privé. En 2011, Antoine Dole propose à une ancienne camarade de collège, Miss Prickly, de retravailler les dessins et de proposer le projet à une maison d’édition. Mortelle Adèle est née, une deuxième fois. Puis une troisième si l’on compte le passage de flambeau et de crayon à Diane Le Feyer à partir du tome 8. « Adèle est un agglomérat d’influences et d’héroïnes, commente son auteur. Tu regardes sa coupe de cheveux, ses deux petites mèches, c’est Sailor Moon. Il y a aussi du Mafalda, Emily the strange ou Mercredi Addams. J’ai toujours aimé les personnages qui invitent à se construire hors de la norme, qui sont dans une affirmation de ce qui nous rend étrange aux yeux des autres. »

Entre sa mamie qu’elle prend pour une sorcière, son ami imaginaire et révolutionnaire Magnus, Owen le zombie qu’elle a créé par erreur ou Fizz le bébé grizzli (en fait un hamster), Adèle est étrange, bizarre, hors norme. « Elle est devenue un symbole fort dans la vie des enfants, ajoute Antoine Dole. Elle les libère de ce qu’on attend d’un enfant, elle leur dit : tu as le droit d’être différent, de dire non, de désobéir parfois aussi. »

« Il n’y a pas d’adultes, seulement des enfants qui essaient »

Adèle rappelle ainsi un peu Calvin et sa peluche tigre Hobbes dans son rapport au monde, qu’elle essaie de plier à ses envies, son imagination, et non l’inverse. « Calvin, Adèle, mais aussi les Peanuts de Charles M. Schulz ou Mafalda, sont à un endroit de l’enfance, un moment d’effervescence, qui ne concerne pas que les enfants. Ce n’est pas parce que le héros est un enfant, qu’il ne s’adresse qu’aux enfants. Tu peux lire ces BD adulte, être touché, ému, nostalgique. Cela dit quelque chose de l’enfance. Je pense souvent à cette phrase : il n’y a pas d’adultes, seulement des enfants qui essaient. »

L’adulte, et surtout le parent, peut parfois tiquer à la lecture des aventures – et bêtises – d’Adèle. « Il y a encore une incompréhension sur le rôle de la littérature, en fait de toute la proposition éditoriale jeunesse, réagit le scénariste. Des parents disent « je ne veux pas que votre livre apprenne de mauvaises choses à mon enfant ». Or, il faut distinguer l’éducation qui est de la responsabilité des parents, avec des valeurs, des règles, un cadre au vivre ensemble, et le rôle des livres qui est de dévoiler la complexité du monde dans lequel l’enfant va grandir, la complexité de l’être humain qu’il va devenir. On a le droit de penser, de ressentir de mauvaises choses. L’éducation vient en prise là-dessus, amène du relief. On peut s’arrêter à la désobéissance d’Adèle, mais nous, on essaie de dire que cette désobéissance est nécessaire à des endroits de la vie, qu’elle a permis de construire nos sociétés. »

Bientôt une série animée et un film live

Mortelle Adèle (quel titre d’ailleurs, à double sens) est ainsi, en creux, derrière les extravagances, l’histoire d’une petite fille qui essaie de se lier au monde de plein de façons différentes, plus originales, farfelues, marrantes, maladroites les unes que les autres. « Si Adèle était vraiment méchante, si elle détestait tout le monde, elle resterait seule dans sa chambre, explique Antoine Dole. Or, elle est en permanence dans l’interaction, dans le dialogue, dans la vanne, elle teste les réactions. Et il y a une évolution au fil des tomes, elle apprend à se lier aux autres, sans se renier. Elle s’affirme, et au lieu de trouver sa place, elle invente sa place au milieu des autres. »

Comme elle a trouvé sa place dans les librairies, les chambres, les cours de récré, et bientôt sur les écrans. Une adaptation en série animée, par GO-N Productions (Lou !, Titeuf, Simon), est prévue pour 2022, ainsi qu’un long-métrage en prises de vues réelles. « J’ai bloqué l’année prochaine pour écrire le scénario », précise Antoine Dole, qui a la volonté d’être acteur sur tout ce qui touche de près ou de loin à Mortelle Adèle. Même les produits dérivés. « Quand tu as un personnage comme Adèle, tu as une vraie responsabilité vis-à-vis des enfants. »