« Est-ce que je vais encore intéresser les gens ? », s'inquiète Louane qui sort son troisième album

INTERVIEW La chanteuse, qui sort ce vendredi « Joie de vivre », son nouvel album, a accordé un entretien à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabien Randanne

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La chanteuse Louane.
La chanteuse Louane. — Le Bon Bourgeois.
  • Louane revient ce vendredi avec un nouvel album, Joie de vivre, après une pause médiatique de deux ans.
  • « Est-ce que je vais encore intéresser les gens alors que je change, non pas de registre, mais que je vais vers quelque chose de différent ? », se demande la chanteuse de 23 ans.
  • « Elle parle de mes doutes et de mes peurs en tant que nouvelle mère », confie Louane, maman d’une fille depuis mars, au sujet de sa chanson A l’autre.

Après deux ans de retrait médiatique, Louane revient vendredi avec un troisième album, Joie de vivre. A l’écoute des textes, dans lesquels elle évoque ses doutes, peines, angoisses et cauchemars, le titre paraît des plus ironiques. Mais l’entrain l’emporte malgré tout, grâce aux sonorités pop lorgnant vers le hip-hop et l’électro-funk. La chanteuse de 23 ans a eu envie de fureter dans de nouvelles terres musicales, collaborant avec Damso, Soulking ou El Guincho, le producteur de Rosalia. Face à 20 Minutes, qui l’a rencontrée début octobre, elle confie appréhender la réaction du public.

Vous aviez besoin de ces deux années de pause ?

En deux ans, on a dû me voir deux fois, une en télé, une autre à un défilé. J’avais besoin de prendre du recul, de réaliser ce qui m’était arrivé, de prendre du temps pour moi, pour ma famille, pour voyager. Cette longue pause, c’est un luxe mais ça peut être un risque. J’ai hâte qu’il sorte tout en ressentant une grosse anxiété.

Pourquoi ?

Sortir du paysage musical aussi longtemps, dans une époque comme la nôtre, est un risque. C’est aussi l’album le plus introspectif et personnel que j’ai fait. Et malgré le fait que je fasse de la pop, j’ai choisi l’éclectisme, décidé d’aller vers d’autres genres musicaux, de ne pas faire de concession sur ce que j’avais envie de faire.

Dans « Songes », vous chantez : « Donne-moi une seule bonne raison de faire confiance à mes idées. Elles sont loufoques et sans fin. Personne ne voudra les écouter. » Que personne ne veuille vous écouter, c’est votre crainte ?

Ou écouter mes chansons, en vrai (rires). Ce n’est pas une crainte, mais on sait, quand on est dans ce milieu, qu’on évolue dans quelque chose qui peut être très éphémère. Je redoute que ça ne marche plus. J’aime beaucoup trop ça pour ne pas avoir peur. Je sais aussi que si ça ne marche plus, j’aurais d’autres choses à faire et que je m’en sortirais parce que je ne suis pas quelqu’un qui se laisse aller.

Vos deux premiers albums ont été numéro un des ventes. Cela vous met plus de pression que ça ne vous rassure ?

Ce n’est pas du tout rassurant. Particulièrement quand on fait une pause aussi longue que la mienne. Ce que j’ai fait avec mon premier album [Chambre 12, en 2015, 1.8 millions d’exemplaires vendus en France], c’était irréel. Je sais très bien que je ne le referai jamais. Pas parce que je n’aurai pas un disque à la hauteur – au contraire, je pense qu’ils se valent les uns les autres –, mais parce qu’on n’est plus dans la même époque. Je ne me mets pas de pression au sujet des chiffres de ventes. La vraie pression, c’est de savoir si le tournant que je prends plaira aux gens. Est-ce que je vais encore intéresser les gens alors que je change, non pas de registre, mais parce que j’ai grandi et que je vais quelque chose de différent ?

Vous n’êtes pas forcément une artiste clivante avec beaucoup de haters…

J’en ai ! Tout le monde en a. Soit on me dit que ma musique est nulle, sans aucune explication derrière. Soit on me juge sur mon physique : trop grosse, trop machin… Il y a eu des moments hardcore. Mais dans la vie, lorsqu’ils ne sont pas derrière un écran, les gens sont très bienveillants avec moi. Ça ne m’atteint pas plus que ça. OK, ça va être un peu douloureux, je vais me remettre en question, je vais me regarder dans la glace en me disant « Ah, putain… » ou me dire « Est-ce que je devais sortir cette chanson ? » Mais ça va durer cinq minutes, parce que je sais qui je suis, je sais ce que je veux et pourquoi je fais les choses.

Dans « Peut-être », vous dites « Mes réussites sont mes démons ». Qu’entendez-vous par là ?

Avant d’être chanteuse, je suis humaine. Mon métier consiste à essayer de donner du bonheur donc je ne vais pas montrer les aspects difficiles de ce que je peux vivre. Il m’est arrivé d’être en concert, down [déprimée], et que les gens applaudissent quand même. Et en sortant de scène, j’éprouve la culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur. Ça, c’est compliqué… Savoir que j’aurais pu faire tellement mieux mais que ce soir-là, je n’en étais pas capable. Se contenter de ça, c’est difficile. Dans ce genre de situation, mes réussites sont mes démons. Il y a eu des moments incompréhensibles, des concerts qui ont été très difficiles pour moi et où les gens étaient trop contents, davantage encore qu’à des concerts où j’ai l’impression d’avoir tout déchiré. Parfois, c’est le concert qui me sauve, je commence down et, à la fin, le public a été tellement extraordinaire que je me sens trop bien.

Vous dites-vous que vos réussites impliquent aussi le revers de la médaille, qu’elles vous ont privée d’une partie de l’insouciance de l’adolescence ?

Bien sûr, elles m’ont privé de trucs, mais elles m’ont apporté tellement. C’est une part des choses à faire. Qu’est-ce qu’il y a de compliqué dans ma vie aujourd’hui ? Quand je vais dehors, on me reconnaît : ça va, j’arrive à le gérer parce que les gens sont en général bienveillants et c’est grâce à eux que je fais de la musique. Je préfère perdre cinq minutes sur ma journée mais rendre heureux quelqu’un qui est venu me parler. Le truc le plus insupportable, c’est les paparazzis. A part ça, j’ai beaucoup d’avantages. C’est irréel de pouvoir faire de la musique, des concerts… Ça vaut tous les moments où je me dis que je n’ai peut-être pas été adolescente assez longtemps, qu’il y a des choses que j’ai ratées. En contrepartie, je vis ce que d’autres ne vivront jamais.

La chanson « 3919 » fait référence au numéro d’urgence pour les femmes victimes de violences…

Ce n’est pas le numéro d’urgence – qui restent ceux de la police, des pompiers, du Samu –, mais le numéro d’écoute. J’avais envie d’aborder ce sujet parce que la condition des femmes et des minorités me touche beaucoup. Je me suis posé beaucoup de questions sur cette chanson. On a rebossé le texte beaucoup de fois, parce que j’avais l’impression d’être trop moralisatrice. Je voulais que les victimes de violences comprennent qu’il s’agit d’un encouragement en douceur. Je la pensais comme un cocon disant qu’il était possible de s’en sortir. On ne peut pas brusquer les gens, on n’imagine pas la violence psychologique ou physique que ces personnes peuvent vivre, ce qu’elles ressentent à l’instant T. C’était touchy mais j’avais envie de pouvoir dire si vous ne vous sentez pas bien, que vous n’osez pas, que vous avez peur, que vous avez des problèmes et que vous n’êtes pas capable sur le moment de sortir de cette situation, il y a ce numéro qui est là pour vous entendre. C’est une des premières étapes vers la liberté.

Votre génération est particulièrement engagée dans diverses causes…

Il y a eu tellement de mouvements qui ont délié la parole et c’est tant mieux. C’est la meilleure des nouvelles de voir que les choses avancent, changent. On m’a demandé ce que je pensais de #MeToo à l’époque et pourquoi je n’avais pas parlé. J’ai eu la chance de ne pas être touchée, donc je n’allais pas utiliser ce mouvement, ce hashtag, pour dire « moi aussi » alors que ce n’était pas le cas. En revanche, j’ai été subjuguée et trop heureuse de voir l’évolution des choses, la possibilité d’ouverture sur un monde plus doux pour les femmes et les minorités. Ça va prendre du temps !

Vous avez été césarisée. Qu’avez-vous pensé de la réaction d’Adèle Haenel aux derniers César, lorsqu’elle a quitté la cérémonie en criant « La honte » après que le trophée du meilleur réalisateur a été décerné à Roman Polanski.

C’est la première fois qu’on me pose la question. Je comprends Adèle Haenel. C’est difficile de voir ce genre de situation [Roman Polanski récompensé]. C’était même assez choquant.

Dans votre chanson « A l’autre », vous faites un pont entre votre mère [décédée il y a six ans] et votre fille [née en mars]. Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ?

Elle a été assez controversée, cette chanson. Il y a ceux qui ont été tout de suite touchés et ceux qui l’ont trouvée trop dure pour une première évocation de la maternité. Elle est ancrée de beaucoup de vérités que je ressens, elle parle de mes doutes et de mes peurs en tant que nouvelle mère, mais cela me semble très légitime. La parentalité est toujours quelque chose d’un peu effrayant, sur lesquelles on s’inquiète. Je ne pense pas être la seule dans cette situation. On m’a dit : « Tu te rends compte que la première chanson que ta fille va entendre et que tu as écrite sur elle, c’est ça ? » Oui, ben, je saurai très bien lui expliquer. Je réalise à quel point ma mère a été une mère à des moments où j’imaginais qu’elle ne l’était pas forcément et à quel point je vais faire des erreurs et devoir m’en accommoder.

Vous parlez de ces personnes qui ont jugé cette chanson trop dure. Avez-vous l’impression que certaines tentent de vous contraindre à rester fidèle à une prétendue image que vous êtes supposée incarner ?

J’écoute les conseils, je prends en compte ce qu’on me propose, mais je ne me sens pas particulièrement bloquée. J’ai la chance d’être entourée par une équipe qui écoute ce que j’ai envie de faire. Je suis assez libre. On ne peut pas trop me dicter de conduite.