Hip-hop : Lous and the Yakusa expose son « Gore » humain

MUSIQUE L’artiste sort son premier album « Gore » vendredi. Mais qui se cache derrière celle que l’on présente comme le nouveau « phénomène » de la musique ?

Clio Weickert

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Lous and The Yakuza sort son premier album
Lous and The Yakuza sort son premier album — Manuel Obadia Wills
  • Lous and The Yakuza sort son premier album « Gore », vendredi.
  • Artiste à l’univers riche et sophistiqué, elle est l’un des nouveaux « phénomènes » de la rentrée.
  • « 20 Minutes » a tenté de saisir toutes les nuances de la chanteuse.

A première vue, à en juger par ses clips et ses chansons, Lous and The Yakuza est une artiste à l’univers sophistiqué, pointu, ultra-référencé. A commencer par son look et les dessins qui couvrent sa peau, comme le symbole « des mains levés vers le ciel » qu’elle arbore sur son front. Puis vient son nom qui interpelle l’oreille, composé de l’anagramme de « soul » et de « Yakuza », l’appellation de la mafia japonaise. Il renferme tout autant sa passion pour la culture nippone, que l’importance de la loyauté, notamment à son crew qui l’accompagne pas à pas dans sa carrière. Des éléments que la chanteuse a déjà décryptés et répété ces derniers mois à de nombreux médias, qui la présentent comme le nouveau « phénomène » de la musique.

Côté musique justement, la chanteuse de 24 ans vogue entre pop et hip-hop et évoque des influences qui vont de Mozart à James Blake, de FKA Twigs à Ndongo Lo, de Kate Bush à Ikue Asazaki. Dans ses chansons, sa voix suave et posée navigue entre spiritualité et affres existentielles, et parle dans Dilemme, l’un des titres phares de son premier album Gore qui sort vendredi, de cette chienne de vie « qu’il faut tenir en laisse ». C’est d’ailleurs à ce parcours semé d’embûches que nous renvoie sa maison de disques, en amont de la rencontre avec l’artiste.

« Pour comprendre Lous, il faut saisir son histoire. Et s’y arrêter », nous est-il suggéré dans sa note biographique. On y lit que Lous, de son vrai nom Marie-Pierra, a grandi entre le Congo, la Belgique et le Rwanda, dans une famille de quatre enfants et de parents médecins. Confrontée très jeune à des histoires nationales difficiles, comme le génocide, et à la pauvreté, la petite fille se réfugie dans l’école et dans l’écriture. A l’âge adulte, alors que Lous se lance corps et âme dans la musique, la jeune femme connaît une période sombre : mise à la porte de chez elle, elle se retrouve à la rue pendant plusieurs mois et sera victime de plusieurs agressions. A force de ténacité et de bonnes rencontres, Marie-Pierra arrive à sortir la tête de l’eau et à accomplir son rêve, la musique. Une histoire lourde, un récit de résilience. Limpide. A quelques nuances près.

« Je m’éloigne de toutes ces idées de revanche »

On s’attend à rencontrer une artiste torturée et sur la réserve. C’est tout le contraire : on la retrouve fin septembre dans l’hôtel de luxe où elle enchaine les interviews. Elle rayonne. Avenante, le sourire aux lèvres, elle se prête au jeu du marathon promo sans sourciller.

Nous décidons d’entrer dans le vif du sujet : « Avec un parcours si difficile, sortir cet album est-il une revanche sur la vie ? » « Jamais !, répond-elle du tac au tac. Ce serait voir du négatif dans cette sortie, et je m’éloigne de toutes ces idées de revanche, de vengeance. Sortir cet album c’est le pic d’euphorie de ma vie ! Ça me rend tellement heureuse. C’est aussi un témoignage de mon parcours, c’est un album très autobiographique, ce que j’ai pu observer et vivre. Pour moi c’est le début de tout, c’est ma carte de visite. »

Ce qui frappe d’abord, c’est son débit de paroles, rapide, agile, sautant d’une idée à l’autre et ponctuant ses phrases d’expressions en anglais. Elle digresse souvent, ouvre sans cesse de nouvelles portes, un peu comme une enfant avide de se raconter, tout en ne perdant jamais le fil. Une légèreté qui tranche avec la prise de recul dont elle fait preuve sans cesse, sur sa vie et sur sa « poisse ». « On me dit souvent ça parce que c’est presque improbable. C’est d’ailleurs pour ça que cet album s’appelle Gore. C’est un sous-genre du cinéma d’horreur qui est tellement trash, sanglant et violent que ça devient presque drôle », explique-t-elle, se référant aux films de Tarantino.

« Rien n’était inné, tout a été acquis »

Avec une allégresse déconcertante, elle analyse sa trajectoire, sans fatalité ou accablement. « Je me dis que les grands combats arrivent aux meilleurs soldats », philosophe-t-elle. Ou encore : « La vie est un long chemin de résilience et il faut accepter les choses comme elles arrivent ». Cette force mentale, la chanteuse la tient de ses parents, très attachés à la religion catholique. Elle l’explique également par son enfance nourrie aux animés japonais et les histoires rocambolesques des studios Ghibli. Sans oublier les rencontres qui ont ponctué sa vie. « Toutes ces choses-là ont forgé cette foi, cet espoir qui est inébranlable. On verra dans quelques années si je tiens le même discours », estime-t-elle toutefois.

De cette assurance se dégage également une grande confiance en elle, qu’elle assume sans complexe. Lous ne cache pas ses ambitions et sait très bien où elle va. C’est d’ailleurs ce qui l’a mené à cette carrière musicale, entamé à l’âge de 19 ans, contre l’avis de ses parents. « Etre incomprise pendant 3 ans m’a brisé le cœur, une des plus grandes douleurs », confie-t-elle. Mais une fois encore, elle préfère l’analyse à l’apitoiement : « Sans doute parce que j’avais une voix dégueulasse et que je n’avais pas non plus les meilleurs skills d’écriture ! Rien n’était inné, tout a été acquis. Mes textes étaient horribles j’écrivais très mal, mais le travail paie. Mes parents ont été le premier moteur de ma motivation ». Et ça a payé.

Des comptines graves et enfantines

Sept EP plus tard, passés plus ou moins inaperçus, Lous and The Yakuza est enfin dans la lumière et sort ce premier album plein de promesses. Elle y fait part de ses états d’âme, ses doutes et ses déceptions. Dans un registre introspectif, elle livre dans Quatre heures du matin un témoignage glaçant du viol dont elle a été victime. Mais toujours avec ce recul, en abordant le point de vue de l’agressée, et de l’agresseur. « Je pense concrètement que dans la vie, il faut identifier le mal pour le guérir », dit-elle.

Vestiges du passé et des nombreuses petites histoires qu’elle écrivait petite, elle y fredonne aussi des comptines. Des chansons graves et enfantines qui déploient en creux ses combats contre le racisme, ou le sexisme comme dans le titre Courant d’air sur la prostitution. A l’image d’une palette de couleurs et de nuances, les dix titres de Gore saisissent la pluralité de Lous and The Yakuza, en tant qu’artiste, en tant que femme noire, avec plus de clarté qu’une note biographique.