« Moi aussi », « Don’t fake your smile », « 17 ans, une histoire du mal »… Les mangas luttent contre les violences faites aux femmes

BANDE DESSINEE Plusieurs séries récentes racontent en dessin le sexisme, le harcèlement, la violence subies par les femmes, un sujet que le (shôjo) manga aborde depuis longtemps

Vincent Julé

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Le manga « Moi aussi » de Reiko Momochi, publié aux éditions Akata, raconte l'histoire (vraie) d'une femme victime de harcèlement sexuel en entreprise
Le manga « Moi aussi » de Reiko Momochi, publié aux éditions Akata, raconte l'histoire (vraie) d'une femme victime de harcèlement sexuel en entreprise — Reiko Momochi / Kodansha Ltd.
  • « Moi aussi », « Don’t fake your smile », « 17 ans, une histoire du mal », « Transparente »… Plusieurs sorties manga s’attaquent aux agressions sexuelles.
  • L’éditeur Akata a voulu faire de 2020 une année engagée et féministe.
  • Le shôjo manga raconte depuis toujours des histoires dures, avant-gardistes.

« Aujourd’hui encore, il m’arrive de sentir sur moi un regard scruteur, comme si quelqu’un m’épiait. J’espère toujours que ce n’est qu’une impression… » Ces mots sont de Satsuki, jeune opératrice en intérim dans un service client téléphonique et héroïne du manga  Moi aussi de Reiko Momochi, dont le second et dernier tome sort le 22 octobre chez Akata. Et malheureusement, ses mots sont une réalité, une histoire vraie même, celle du combat d’une femme contre le sekuhara, le harcèlement sexuel  au travail. Satsuki est la cible d’un supérieur hiérarchique, un récidiviste notoire, à une époque, le début des années 2000, où les victimes ne s’autorisent pas à parler, et supportent en silence des actes que la société commence tout juste à considérer comme répréhensible.

Les histoires des victimes

Satsuki n’est pas la seule, et le manga Moi aussi non plus. Une lycéenne victime d’agression sexuelle dans Don’t fake your smile (Akata), une adolescente qui disparaît – littéralement – pour fuir un père violent dans Transparente (Kurokawa), une chanteuse de J-Pop agressée qui rejette sa féminité dans Sayanora Miniskirt (Soleil) ou le récit de l’enlèvement, la séquestration et le meurtre de Junko Furuta, l’un des pires faits divers du Japon, dans 17 ans – Une chronique du mal (naBan)… La liste n’est pas exhaustive, mais le sujet des violences faites aux femmes est au coeur de l’actualité manga. « Ce n’est pas nouveau », précise d’emblée Bruno Pham, directeur éditorial aux éditions Akata.

Derrière le dessin, la souffrance, la colère

« Il y a toujours eu dans le manga, et notamment le shôjo [le manga pour filles], de grandes thématiques de société, détaille-t-il. Par exemple, à l’époque où Akata travaillait encore avec Delcourt, nous avons édité Comme elles, un manga réaliste sur deux amies lycéennes, dont l’une est victime de viol et doit se reconstruire. » C’était il y a 10 ans. Reiko Momochi, l’autrice de Moi aussi, signait la même année Double Je, une histoire de féminicide, jusque dans son aspect judiciaire, et avec toujours ce dessin typique du shôjo. C’est ce qui peut surprendre, qu’un trait fin, de grands yeux, et les sentiments adolescents, renferment tant de souffrance, de colère, de non-dits.

Don’t fake your smile a ainsi tous les atours du shôjo classique, mais dès le début, la mangaka Kotomi Aoki rappelle, en quelque sorte, le lecteur et la lectrice à l’ordre. La jeune Niji veut faire comme si son agression n’était rien, garder bonne figure, continuer sa vie, mais non, c’est impossible. « Cela décrit une réalité, le stress post-traumatique, commence Bruno Pham. La série rappelle qu’il ne faut pas dédramatiser le vécu des victimes, et elle va même plus loin en déconstruisant les clichés du shôjo, ce qui est de l’ordre du fantasme, comme le baiser forcé. »

« Le shôjo a toujours raconté des histoires dures »

Dans les années 1990, une oeuvre plus fantasy et qualifiée de divertissante comme Fushigi Yugi abordait déjà le viol. « On peut même remonter à Moto Hagio avec Le Coeur de Thomasen 1975 ou les mangas du collectif 100 % féminin Clamp, ajoute le directeur éditorial. Le shôjo a toujours raconté des histoires dures, le manga a toujours été en avance. »

Il suffisait de savoir regarder. Or, toute une production traitait du sexisme, de la société patriarcale, du point de vue féminin, mais, bien que publiée en France, n’a pas été assez explorée par la critique, assez soutenue par les éditeurs aussi, à l’instar du travail de Mari Okazaki (Complément affectif, Shibuya Love Hotel), Erica Sakurazawa (Angel, Body and Soul), Kyoko Okazaki (Nonamour), Kiriko Nananan (Blue)… Ces titres sont pour la plupart aujourd’hui malheureusement épuisés.

2020, une année engagée et féministe

La libération de la parole des femmes et le mouvement #MeToo ont eu un effet déclic, et permis un coup de projecteur sur des mangas comme En proie au silence de d’Akane Torikai, véritable bombe à retardement sur les violences faites aux femmes, publiée au Japon en 2013 et édité en France par Akata début 2020. Une année que l’éditeur a voulue sous le signe du féminisme et de l’engagement, avec donc aussi Don’t fake your smile et Moi aussi. Pour ce dernier, à chaque tome 2 vendu, 5 % du prix seront reversés à l’association  Solidarité Femmes.

Et les auteurs, le shônen ? Bruno Pham regrette l’époque de mangas socialement engagés comme Ashita no Joe (Glénat) et constate une régression sur ces sujets. Il faut dire que la représentation de la femme dans le shônen, badass et sexy, reste problématique, prise à la légère, malgré l’apparition de nouvelles héroïnes comme Emma de The Promised Neverland ou Kei d’Act-Age. Mais ironie du sort, et terrible retour à la réalité doublé d’un immense gâchis, le scénariste d'Act-Age a été arrêté cet été pour agression sexuelle sur mineures. Condamnation unanime, arrêt immédiat de la série et soutien total de la profession et des fans à la jeune et talentueuse dessinatrice du manga, Shiro Usazaki. Les choses et les mentalités changent, le combat continue. Dans la société, et dans le manga.