« Emily in Paris » : Les clichés sur la France et les Français, c’est parce qu’on le veut bien

STEREOTYPES La série « Emily in Paris » mise en ligne sur Netflix vendredi multiplie les stéréotypes sur la France. « 20 Minutes » a contacté un Américain et une Américaine à Paris pour tenter d’expliquer cette fascination

Fabien Randanne

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Lily Collins dans "Emily in Paris".
Lily Collins dans "Emily in Paris". — STEPHANIE BRANCHU/NETFLIX
  • Dans la série Emily in Paris, disponible sur Netflix, l’héroïne débarque dans une capitale française de carte postale. Liberté, verre de rosé, infidélité… Les dix épisodes enchaînent les stéréotypes sur la France et les Français.
  • « Aux yeux, des Américains, les Français savent vivre. Ils projettent sur les Français un personnage intrigant, qui refuse de se faire dicter sa morale par d’autres », explique à 20 Minutes John Von Staten, journaliste d’origine américaine installé à Paris depuis 2002.
  • « Cette vision fétichisée est problématique parce que ça implique un gros problème de représentation et créé des fausses attentes », estime auprès de 20 Minutes la journaliste Lindsey Tramuta, naturalisée française en 2014.

Les bérets. Les croissants. Les baguettes. Les serveurs patibulaires. Les concierges irascibles. Les dragueurs à toute heure. Les amants et les maîtresses. Citez un cliché sur la France et les Français : vous le retrouverez dans Emily in Paris. Mise en ligne sur Netflix vendredi, la nouvelle série de Darren Star, le créateur de Sex and The City, suscite des commentaires passionnés sur les réseaux sociaux. Il y a ceux qui savourent ces stéréotypes comme des macarons et les autres, qui balanceraient tout ça à la Seine. Cette histoire d’Américaine débarquant dans une capitale de carte postale et découvrant avec candeur les mœurs frenchies fonctionne : la série est ce lundi la plus regardée sur la plateforme dans le monde entier.

Surprenant ? Absolument pas. Les récits d’Anglo-Saxons narrant leurs séjours dans l’Hexagone, nourris au choc des cultures, sont en soi un sous-genre de la littérature. Du Paris est une fête d’Ernest Hemingway à Une année en Provence de Peter Mayle – adapté au cinéma par Ridley Scott en 2006 –, en passant par le moins flatteur A Year In The Merde de Stephen Clarke, il y a de quoi remplir des étagères entières d’une librairie.

Il suffit de faire un tour chez WH Smith, enseigne anglophone de la rue de Rivoli, pour en avoir la preuve. Parmi les livres en rayon, Monsieur Mediocre de John Von Sothen, qui vient de paraître aux Etats-Unis où il rencontre un joli succès. L’auteur n’a pas vu Emily in Paris, mais il reconnaît que, avant de s’installer dans la plus grande ville de France, il avait des clichés bien ancrés dans sa tête. La faute à sa mère. « Elle était une Américaine à Paris dans les années 1950. Elle a étudié aux Beaux-Arts, vivait sur l’île Saint-Louis et avait plein d’amis artistes farfelus », explique John Von Sothen à 20 Minutes.

« Les Américains pensent que tous les Français sont échangistes »

Quand il a débarqué de Washington en 2002, pour emménager dans le 10e arrondissement, cette vision idéalisée n’a pas tardé à voler en éclats. Presque vingt ans plus tard, il est devenu un de ces Français qui s’agace des filtres Instagram que les Américains placent sur l’image de son pays d’adoption. Il a donc pris la plume pour « torpiller les clichés et faire le portrait d’une France plus moderne, plus diverse ».

Une gageure, car la fascination exercée par notre pays de l’autre côté de l’Atlantique est bien ancrée. John Von Sothen nous parle ainsi avec amusement de ses amis américains qui se mettent à fumer dès qu’ils débarquent à Roissy comme pour sacrifier aux coutumes locales. Ou de la manière dont ils fantasment la sexualité des compatriotes de Choderlos de Laclos. « Ils pensent que tout le monde ici est échangiste. Ils projettent sur les Français un personnage intrigant, qui refuse de se faire dicter sa morale par d’autres. »

Plus prosaïquement, et objectivement, « la Sécurité sociale, les universités aux frais d’inscriptions abordables et la bonne bouffe », sont enviées chez l’Oncle Sam. « Quand tu vas mal en tant que société, tu penses toujours que l’herbe est plus verte ailleurs, estime l’auteur de Monsieur Mediocre. A leurs yeux, les Français savent vivre, sans avoir forcément un revenu énorme. »

Une idée reçue qu’Emily in Paris ne fait que conforter. L’héroïne pose ses bagages à deux pas du Panthéon, dans une chambre de bonne… de 50 m2. Elle suit rapidement le conseil d’un collègue lui assénant qu’ici « on ne vit pas pour travailler, mais on travaille pour vivre ». Elle se plie ensuite bien volontiers à ce qui ressemble à un sport national : la fréquentation assidue des terrasses. Les dix épisodes vendent un Paris rêvé à l’extrême comme n’oserait même pas le promouvoir l’office de tourisme.

« Paris mérite mieux »

« Vu ce contexte de crise sanitaire, d’année électorale, le chaos total et l’impossibilité de voyager, c’est vrai que les scènes très parfaites de Paris font rêver les Américains », admet Lindsey Tramuta auprès de 20 Minutes. Originaire des Etats-Unis, installée à Paris depuis plus de quatorze ans et naturalisée française en 2014, la journaliste ajoute : « Mais la ville a toujours fait rêver les gens. »

Et de remonter le temps jusqu’aux penseurs du XVIIIe siècle. « Jean-Jacques Rousseau est parmi ceux qui ont commencé à nourrir l’image de la Parisienne superficielle, séductrice, concernée par la mode et les aspects matérialistes. A cette époque, avec des infrastructures comme le Pont-Neuf, la ville était considérée comme innovante. Les yeux sont déjà rivés sur Paris et ses citoyens depuis des générations. Dans la culture populaire, cela a été repris et détourné. » De Gene Kelly dans Un Américain à Paris en 1951 à Nicole Kidman dans Moulin Rouge ! cinquante ans plus tard ou, plus récemment, Owen Wilson dans Minuit à Paris et Emma Stone dans La La Land, les stars hollywoodiennes n’ont cessé de faire voyager le public international dans une capitale française déconnectée de la réalité.

« Beaucoup d’Américains pensent que ce n’est pas grave, qu’on peut apprécier une fiction légère en sachant que ce n’est pas réaliste, que c’est embelli, reprend Lindsey Tramuta. Mais cette vision fétichisée est problématique parce que ça implique un gros problème de représentation et créé des fausses attentes. C’est grave parce que ça perpétue le fantasme de la ville-musée sans problèmes, sans saleté, sans criminalité, sans la vie quotidienne réaliste. Tout contribue à réaffirmer des stéréotypes déjà bien intégrés et ça n’aide pas Paris. Paris mérite mieux. » La journaliste en est convaincue, « il serait possible de faire un film ou une série basée à Paris, mélangeant la réalité avec la dose de fantaisie qui fait plaisir. Personne ne fait cet effort-là. Or, il y a de quoi faire rêver avec le vrai Paris. »

De nouvelles Parisiennes

Si les clichés béret-croissant-oh-la-la-ménage-à-trois d’Emily in Paris ne semblent pas bien méchants, le fait que la dimension cosmopolite et diverse de la capitale soit quasiment absente des dix épisodes interroge davantage. « Vu la sensibilité autour de ces sujets aux Etats-Unis, il est choquant qu’une production américaine n’ait pas mieux réfléchi à ces aspects. On continue avec ce blanchissement de la vie. Socialement et économiquement parlant, c’est une série à côté de la plaque », cingle Lindsey Tramuta.

La trentenaire vient de publier The New Parisienne, un livre dressant le portrait de femmes incarnant le Paris d’aujourd’hui d’Anne Hidalgo à Inna Modja, de Delphine Horvilleur à Leïla Slimani ou Lauren Bastide… Une manière de montrer que la figure de la Parisienne peut être tout aussi inspirante sans être forcément, entre autres, blanche, hétérosexuelle, cisgenre et/ou âgée de moins de 40 ans. L’occasion aussi, de proposer d’autres représentations aux imaginaires anglo-saxons.

The New Parisienne devait être traduit en français courant 2021. John Von Sothen, lui, déplore que son Monsieur Mediocre ne semble pas près d’être publié dans la langue de Molière. « Les éditeurs pensent que les Français ne vont pas être intéressés par le témoignage d’un Américain trouvant que le 10e arrondissement est génial. Ils veulent quelque chose qui corresponde aux clichés. » Et si nous étions, Françaises et Français, les seuls responsables des stéréotypes dont on nous affuble ? Je vous laisse y réfléchir. En attendant, je dois choisir une bouteille de bordeaux pour accompagner mon camembert afin de bien commencer mes RTT lové dans ma marinière.