« The Boys in the Band », l’œuvre qui a bouleversé la représentation des gays à l'écran

CULTE Mercredi, Netflix met en ligne une adaptation de la pièce de théâtre de Mart Crowley, cinquante ans après sa première transposition sur le grand écran par William Friedkin

Fabien Randanne

— 

Jim Parsons as Michael, Robin De Jesus as Emory, Michael Benjamin Washington as Bernard and Andrew Rannells dans The Boys in the Band.
Jim Parsons as Michael, Robin De Jesus as Emory, Michael Benjamin Washington as Bernard and Andrew Rannells dans The Boys in the Band. — Scott Everett White/NETFLIX
  • Le film The Boys in the Band de Joe Mantello est mis en ligne ce mercredi sur Netflix.
  • Il s’agit d’une adaptation de la pièce de théâtre du même titre de Mart Crowley, jouée pour la première fois à New York en 1968.
  • William Friedkin avait réalisé une première adaptation de cette œuvre en 1970. « Ce film, comme la pièce, montre des profils gays variés. On échappe en partie à l’assignation à un certain nombre de stéréotypes très affirmés », souligne à 20 Minutes Didier Roth-Bettoni, auteur de L’homosexualité au cinéma.

Eté 1968. Un groupe d’amis gays est réuni dans un appartement new-yorkais pour l’anniversaire de l’un d’eux. Au cours de la soirée, entre la terrasse et le salon, l’ambiance festive vire à l’aigre, l’explosion de rancœurs succède à la bonne humeur. Voici grossièrement résumée l’intrigue du film The Boys in the Band mis en ligne mercredi sur Netflix.

Ce long-métrage de Joe Mantello est l’adaptation de la pièce de théâtre du même titre jouée pour la première fois sur les planches du off-Broadway il y a cinquante-deux ans. « C’est difficile d’imaginer aujourd’hui l’impact que la pièce eut [en ce temps-là]. Ce fut la première qui traitait du mode de vie des gays, et elle était à la fois extrêmement drôle et émouvante. Elle resta gravée à jamais dans la mémoire de ceux qui la virent », écrit dans ses Mémoires* William Friedkin, qui fut le premier à transposer l’œuvre de Mart Crowley au cinéma, en 1970.

« C’est un long-métrage très important aux Etats-Unis, note auprès de 20 Minutes Didier Roth-Bettoni, auteur de L’homosexualité au cinéma. Sa diffusion dans le reste du monde, en tout cas en France, est bien plus discrète et tardive [sorti dans l’Hexagone en 1972 sous le titre Les Garçons de la bande, il a dépassé à peine 50.000 entrées]. C’est la première fois que l’on voit sur un écran américain des personnages qui sont tous, à une éventuelle exception près, homosexuels. Le film, comme la pièce, montre des profils gays variés. On échappe en partie à l’assignation à un certain nombre de stéréotypes très affirmés. Cette diversité de regards, d’approches, était novatrice à l’époque. »

Un casting intégralement gay

Au côté de l’homo efféminé se trouvent un gigolo un peu benêt, un intellectuel coincé, un séducteur volage… Tous les protagonistes trouvent leur place sur l’échelle de l’exubérance, de la discrétion totale à la flamboyance épanouie. « Il y a un dépassement de plein de stéréotypes, reprend Didier Roth-Bettoni : la représentation de gays n’étant pas immédiatement identifiables à l’écran par les spectateurs, la présence d’au moins un couple dans le cadre, la diversité ethnique puisqu’il y a un personnage noir [et un latino dans l’adaptation de 2020] et des classes sociales. Avoir cette palette large et inattendue pour des spectateurs américains à l’époque est presque une révolution. »

La pièce a été jouée pour la première fois un an avant les émeutes du Stonewall, considérées comme l’événement fondateur du mouvement pour les droits des personnes LGBT aux Etats-Unis. Stigmatisation et clandestinité étaient alors le quotidien de la majorité des homos. « Montrez-moi un homosexuel heureux, je vous montrerai un cadavre gay »… Cette réplique, l’une des plus connues de The Boys In The Band, reflète la chape de plomb qui pesait sur les concernés et l’homophobie intériorisée qu’ils pouvaient ressentir.

« Mart Crowley me raconta combien il avait lutté pour accepter son homosexualité et comment il avait écrit la pièce dans un état de dépression, en s’inspirant de lui-même et des personnes qu’il connaissait pour créer ses personnages », avance William Friedkin dans ses Mémoires.

Tout en notant que « la tragédie d’être gay est un stéréotype qui parcourt une bonne partie du cinéma hollywoodien », l’auteur de L’homosexualité au cinéma, préfère voir le verre à moitié plein. « La pièce est arrivée à un moment où le militantisme LGBT n’était pas du tout structuré aux Etats-Unis et où le théâtre et le cinéma marquent une évolution des mentalités. La pièce est portée par des acteurs qui forment tous une communauté. Il y a une espèce d’affirmation collective : ces artistes sont investis dans ce projet pour faire passer d’autres images de l’homosexualité. Il faut mesurer le pas franchi par rapport à ce qui existait à l’époque. »

Les acteurs des Garçons de la bande sont les mêmes que ceux qui ont joué le texte sur scène en 1968. La plupart sont gays – mais dans le placard. Cinquante ans plus tard, le même processus est à l’œuvre : les acteurs du Boys in the Band de Netflix sont ceux qui l’ont interprété sur les planches en 2018. Et tous, de Jim Parsons – le Sheldon Cooper de Big Bang Theory – à Matt Bomer – Neil Caffrey dans FBI : Un duo très spécial – ont évoqué publiquement leur homosexualité. Ce casting 100 % gay n’est pas un choix délibéré de Joe Montello qui a assuré à IndieWire​ avoir auditionné des acteurs « hétéros, gays et entre les deux ». « Il se trouve que les neufs comédiens [choisis] sont homos, continue le réalisateur et qu’ils avaient tous une connection entre eux et avec le matériau. Je pense que cela fait sens. Qu’ils soient à l’aise personnellement et les uns avec les autres est une dimension essentielle de ce film. »

« Donner une visibilité à des vies dont on a oublié comment elles se déroulaient »

Si l’œuvre originale semble, sur le papier, très ancrée dans son époque, elle n’en reste pas moins actuelle par certains aspects. « Le texte a encore des résonances assez fortes sur la question du couple, sur le rapport à la fidélité, au fait de s’assumer par rapport à son entourage, estime Didier Roth-Bettoni. La porter à nouveau à l’écran est peut-être une façon de rappeler ce qu’était la vie des homosexuels à cette période-là. C’est donner une visibilité à des vies dont on a oublié comment elles se déroulaient. »

Joe Mantello a pris peu de libertés par rapport au matériel original. Mais les variations apportées n’en ont que plus de sens. Voici ce que raconte William Friedkin, toujours dans ses Mémoires, au sujet du tournage des Garçons de la bande : « Mart Crowley avait écrit une scène qui se déroulait hors-champ dans la version théâtrale. Hank (…) et Larry (…) quittent la fête quand les invités perdent le contrôle d’eux-mêmes sous l’effet de l’alcool. Ils se rendent dans une chambre d’amis où nous les voyons s’embrasser passionnément. Cela aurait sans doute été la première fois qu’une telle scène figurait dans un film grand public. [Les acteurs] acceptèrent à contrecœur de la tourner ; ensuite, après que leurs agents eurent présenté des objections, ils la refusèrent. Tourner une scène comme celle-ci allait ruiner leur carrière, leur avait-on dit. (…) Alors que la fin du tournage approchait, ils se rendirent compte de l’importance de la scène et de sa valeur en tant qu’affirmation de l’engagement de leurs personnages. (…) Bien plus tard, dans la salle de montage, nous nous sommes dit qu’elle n’était pas utile, qu’elle ne faisait que dramatiser le moment. Avec le recul, je pense que nous aurions dû la conserver. »

Une absence réparée dans le film de Netflix : l’étreinte de Larry et Hank est l’un des derniers plans de The Boys in the Band. Même filmé à contre-jour, l’amour entre deux hommes peut désormais être montré en pleine lumière.

* Friedkin Connection, Les Mémoires d’un cinéaste de légende (ed. de La Martinière)