« Parfois, Mylène Farmer me disait en riant : "T’en as pas marre de me filmer ?" », raconte le réalisateur de « Mylène Farmer, l’ultime création »

INTERVIEW « Quand j’étais de trop, Mylène Farmer m’invitait à aller faire un tour », explique Mathieu Spadaro, réalisateur du documentaire disponible sur Amzon Prime Video

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Mylène Farmer face au danseur Aziz Baki, en 2019.
Mylène Farmer face au danseur Aziz Baki, en 2019. — M. Spadaro / Amazon Prime
Mathieu Spadaro.

Mylène Farmer répétant inlassablement une chorégraphie. Mylène Farmer excitée comme une puce en découvrant l’immense scène de son spectacle. Mylène Farmer essayant pour la première fois de tenir debout sur une trottinette. Mylène Farmer racontant son dernier cauchemar : un seul spectateur s’est déplacé pour assister à son show…

La mini-série documentaire Mylène Farmer, l'ultime création, disponible depuis vendredi sur Amazon Prime, montre l’artiste comme on ne l’a jamais vue. Au fil des trois épisodes, on la suit dans sa préparation et dans les coulisses de ses concerts donnés l’an passé à la Paris La Défense Arena. « Ce sont une approche et un point de vue inédits. C’était le parti pris de ce projet. Le fait qu’elle ouvre ses portes, qu’elle mette un micro… Elle voulait se jeter à l’eau pour la première fois », explique à 20 Minutes le réalisateur Mathieu Spadaro. Il raconte.

Comment vous êtes-vous retrouvé sur ce projet ?

J’ai eu la chance de faire le making-of du clip de Désobeissance réalisé par Bruno Aveillan en 2018. Elle a trouvé le résultat super. Tout a commencé à ce moment-là, je pense. Elle m’a appelée quelques mois plus tard pour m’inviter à filmer les coulisses de son spectacle et, très vite, l’idée de faire un gros film documentaire est née.

Quelle image de Mylène Farmer aviez-vous avant ? C’est une artiste que vous suiviez ?

Evidemment, je connaissais son œuvre, ses clips courts-métrages exceptionnels, les titres phares, l’univers que tout le monde connaît. Mais pas plus que ça. J’ai appris à vraiment découvrir l’artiste et la femme. En tout cas, je l’ai redécouverte sur ce projet.

Ces trois épisodes tendent à prouver que le goût de la discrétion de cette artiste et la timidité qu’on lui prête ne sont pas feints…

Absolument. Il n’y a aucun artifice. Elle a sa pudeur. Le documentaire raconte exactement qui elle est : à la fois timide et très impliquée dans les projets. Elle peut être leader dans toutes les décisions prises.

Quel était le cahier des charges fixé par Mylène Farmer sur ce que vous pouviez ou non filmer ?

On s’est vus la première fois à la Seine musicale [où elle répétait avec ses danseurs et musiciens] et elle m’a dit : « Tu as carte blanche, fais le film que tu as envie de voir. » C’est ça la commande.

Elle n’a pas mis de veto par rapport à des situations dans lesquelles elle aurait pu paraître moins à son avantage ?

Non. C’est vraiment sans filtre. C’était l’idée : qu’elle me fasse assez confiance pour que je sente ce qui pourrait lui plaire ou non. Quand elle sentait que j’étais de trop, elle m’invitait gentiment à aller faire un tour ailleurs. Elle me disait en rigolant « Mais t’en as pas marre de me filmer ? Va donc prendre un café ! »

C’était une pression particulière d’avoir la possibilité, en tant que réalisateur, de capter ce qu’une artiste comme Mylène Farmer misant sur la discrétion et le retrait médiatique n’a pas l’habitude de dévoiler ?

Pas vraiment. L’envie de faire quelque chose de bien, d’authentique, de sincère, de fidèle à ce qu’elle est, je ne sais pas si c’est une forme de pression. Bien sûr, j’avais le sentiment d’être privilégié d’être à cette place, aussi proche, de vivre aussi tout ce processus en ayant carte blanche, en pouvant aller partout. C’est un cadeau.

Le premier épisode s’ouvre sur des objets, des photos, filmés en gros plans. Cela a été tourné où ?

C’est un des passages que j’aime beaucoup. C’est chez elle. L’idée était de tourner cela comme un cabinet de curiosités. Tous les objets qu’on voit sont soit des souvenirs, soit des cadeaux, soit des choses auxquelles elle tient.

Vous aviez beaucoup de rushes ?

Cela ne se compte pas en heures de rushes. J’ai filmé deux mois et demi H 24, donc j’ai vraiment filmé au kilomètre. Si on mettait ces rushes bout à bout, il faudrait compter quelque chose comme trois semaines sans dormir.

Comment avez-vous décidé le découpage des trois épisodes ?

Faire un film et faire une série sont deux approches différentes. Dans une série le rythme n’est pas le même, il faut des climax à chaque épisode, il faut donner envie de voir le prochain et les thématiser pour qu’ils se suivent sans se ressembler. On a donc suivi logiquement le processus de Mylène, avec un premier épisode sur les répétitions, un deuxième sur la découverte de la salle Paris La Défense Arena et la mise en place sur la scène et un troisième chapitre plus personnel sur son excitation de la première date et son appréhension.

Il y a des séquences de répétition des chorégraphies ou avec les musiciens qui auraient pu, a priori, faire l’objet d’un montage plus resserré. Vous vouliez en montrer le plus possible en pensant aux fans ?

Mon parti pris est de montrer qu’il y a du travail, que l’on répète, on répète, on répète et, même si on s’en lasse, il faut continuer. Je voulais insister sur cette répétition.

Mylène Farmer a participé au montage pour écrire ses commentaires ?

La commande était que je fasse le film que j’avais envie de faire, donc j’ai fait ce que je pensais être bien, pertinent, juste et fort. On s’est retrouvés à la fin pour regarder cela ensemble. Elle est venue apporter la touche finale, le vernis, sur ce documentaire en écrivant la voix off. C’est ce qu’elle raconte dans le troisième épisode, elle voit les images défiler sur la table de montage, et cela donne quelque chose de fort et d’étonnant.

L’ultime phrase qu’elle prononce, « La prochaine fois, je ferai une entrée normale », n’est donc pas anodine pour fermer le dernier épisode ?

En tout cas, l’idée est de réouvrir. Il appartient à elle de donner une suite à cela. C’est aussi un clin d’œil à notre histoire à elle et moi.

Quel est votre souvenir le tournage le plus fort ?

C’est tout ce projet qui est en soi un souvenir fort. Il marque une étape de ma vie. Il y a des moments du concert qui m’ont beaucoup touché. Je me rappelle sur Rêver être à l’arrière de la scène et voir toutes ces lucioles [les lumières diffusées par les téléphones portables du public], ce tableau d’étoiles qui brillent. Ça m’a complètement bouleversé, j’ai presque arrêté de filmer pour profiter de ce moment. Il y a aussi des instants plus intimes où je suis juste avec Mylène… C’est globalement une expérience incroyable.