« L’Appel de Cthulhu » : Le mangaka Gou Tanabe adapte l’inadaptable Lovecraft

MANGA Après « Les Montagnes hallucinées » ou « Dans l’abîme du temps », Gou Tanabe adapte avec fidélité et effroi « L’Appel de Cthulhu », œuvre fondatrice de Lovecraft

Vincent Julé

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Bonjour, moi c'est Cthulhu, dis, tu veux être mon ami ?
Bonjour, moi c'est Cthulhu, dis, tu veux être mon ami ? — ©Tanabe Gou 2019 / KADOKAWA CORPORATION

H. P. Lovecraft est l’un des pères fondateurs de la littérature fantastique et horrifique, son Œuvre écrite au début du XXe siècle a autant terrifié les lecteurs et lectrices qu’influencé des auteurs et artistes comme Stephen King, Alan Moore, Neil Gaiman, Mike Mignola, H.R. Giger, John Carpenter ou Stuart Gordon. Ce dernier est l’un des rares à avoir adapté « officiellement » Lovecraft avec les films Ré-Animator, Aux portes de l’au-delà ou Dagon.

Lovecraft, même pas peur

Ses nouvelles sont en effet réputées inadaptables, surtout celles issus du Mythe de Cthulhu, un univers peuplé de légendes et de croyances, de créatures extraterrestres gigantesques et d’êtres humains dépassés par l’indicible, au bord de la folie. Ce sont Les Montagnes hallucinées (sur lesquelles Guillermo Del Toro se casse les dents depuis dix ans), Le Cauchemar d’Innsmouth, Dans l’abîme du temps, L’Abomination de Dunwich ou L’Appel de Cthulhu. Un auteur, pourtant, n’a pas « peur » de Lovecraft, et adapte ses chefs d’oeuvre un par un : le mangaka Gou Tanabe. Le plus récent, L’Appel de Cthulhu, est disponible depuis jeudi chez Ki-oon.

« Des récits de monstres nihilistes »

Le dessinateur ne découvre pas Lovecraft adolescent, mais adulte, à la trentaine : « C’était il y a 15 ans. Je traversais une période difficile, j’étais mélancolique, et j’ai demandé à mon éditeur s’il connaissait des récits de monstres plutôt nihilistes. Il m’a présenté L’Appel de Cthulhu, à la fois rapport à mon humeur du moment mais aussi peut-être à mon style de dessin. » Comme d’autres lecteurs avant lui, Gou Tanabe est fasciné, « à la fois par les qualités intrinsèques de son écriture et par la marge impressionnante d’expansion de l’univers autour du culte de Cthulhu. Le lecteur est invité à se lancer dans des adaptations libres ».

« « Alien » ou « The Thing » prennent leurs racines chez Lovecraft

Gou Tanabe, alors mangaka relativement méconnu (Kasane, Mr. Nobody), commence à adapter Lovecraft à partir de 2014 avec Le Molosse (inédit), puis Les Montagnes hallucinées, Dans l’abîme du temps (Fauve de la série à Angoulême 2020), La Couleur tombée du ciel, tous édités en France par Ki-oon, en attendant Le Cauchemar de d’Innsmouth, en cours de publication au Japon. Des adaptations libres donc, ou des illustrations fidèles ? « J’essaie de rester le plus fidèle possible aux écrits, commente-t-il. Pour certains passages, je n’ai pas toute la documentation nécessaire, et des points sont laissés à l’imaginaire du lecteur. Mais tant que faire se peut, il s’agit de coller à l’ambiance d’origine. »

Le dessinateur n’hésite pas à chercher l’inspiration chez les autres : « Je regarde minutieusement les illustrations des artistes fans de Lovecraft sur Internet, elles me servent de support. Quand on sait qu’Alien ou The Thing prennent leurs racines dans l’œuvre de Lovecraft, cela donne des idées de mises en images. » Le résultat est impressionnant, d’ampleur, de noirceur, de détails. Certaines doubles pages sidèrent ainsi de beauté, ou d’effroi, on ne sait plus très bien.

Un porte d’entrée idéale

Le style et le découpage de Gou Tanabe restent néanmoins classiques, comme pour mieux épouser l’origine littéraire des œuvres, et s’éloignent de certains codes du manga pour se rapprocher de la bande dessinée européenne. « J’ai commencé à dessiner du manga sous l’influence de Katsuhiro Otomo, qui disait lui-même avoir été influencé par Moebius. De façon indirecte, mon trait a pris des caractéristiques de la bande dessinée. »

Avec leurs couvertures effet cuir, les mangas de Gou Tanabe chez Ki-oon se présentent comme de vieux grimoires à la Necronomicon et sont une porte d’entrée idéale dans l’univers de Lovecraft, dont l’influence est plus prégnante que jamais, à l’instar du jeu vidéo français Call of Cthulhu, du film Color Out Of Space avec Nicolas Cage ou de la récente série Lovecraft Country.