Qui est Freeze Corleone, rappeur énigmatique dont les textes sont accusés d’antisémitisme ?

JUSTICE Le gouvernement a annoncé jeudi avoir saisi la justice au sujet de plusieurs clips jugés « antisémites » et « négationnistes » du rappeur

C.W. avec AFP

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Le rappeur Freeze Corleone dans le clip
Le rappeur Freeze Corleone dans le clip — Capture d'écran YouTube
  • Jeudi, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête portant sur différents clips vidéos et chansons de Freeze Corleone des chefs de provocation à la haine raciale et injure à caractère raciste.
  • Certaines des paroles du rappeur sont jugées « antisémites » et « négationnistes ».
  • Artiste énigmatique, membre d’un collectif underground, le rappeur cultive une certaine opacité autour de ses textes.

Jusqu’à présent, son nom était peu connu du grand public. Et pour une audience un peu plus avertie, il était présenté il y a quelques jours encore comme « la star montante du rap français ». Mais depuis jeudi, les lumières sont braquées sur Freeze Corleone, ou plus précisément sur les paroles de certains de ses morceaux. Le gouvernement a en effet annoncé avoir saisi la justice au sujet de plusieurs de clips jugés « antisémites » et « négationnistes » du rappeur, qui ont provoqué l’indignation de la majorité LREM. Dans un tweet publié dans la nuit de mercredi à jeudi, Gérald Darmanin en personne s’était indigné de propos « inqualifiables ».

Le ministre de l’Intérieur relayait ainsi des messages de La Licra sur Twitter, estimant que « l’impunité [devait] cesser » et demandant à l’ensemble des acteurs dont les grandes plateformes de diffusion de musique en ligne de « prendre leurs responsabilités ». Jeudi en fin d’après-midi, le parquet de Paris annonçait de son côté l’ouverture d’une enquête portant sur différents clips vidéos et chansons de Freeze Corleone des chefs de provocation à la haine raciale et injure à caractère raciste.

Mais que sait-on de Freeze Corleone ? Pionnier de la drill en France (un courant musical né au début des années 2010 à Chicago), le rappeur a sorti une dizaine de projets musicaux en dix ans, et tout récemment l’album La Menace Fantôme chez Universal. Artiste très énigmatique, il évolue depuis plusieurs années à contre-courant de l’industrie musicale mainstream.

Mystère et collectif 667

« Je suis né aux Lilas, j’ai grandi à Pantin et j’ai fait mon lycée à Dakar ». Voici en tout et pour tout la seule phrase que Les Inrocks avaient réussi à arracher à Freeze Corleone en 2017, pour un article qui lui était consacré. Une concession assez exceptionnelle de la part de l’artiste de 28 ans qui refuse de s’exprimer dans la presse. C’est du côté de ses proches que le magazine culturel avait fini par gratter quelques bribes d’infos sur sa personnalité : « Freeze, c’est un stratège, un mec qui ne fait rien bêtement et qui calcule chacun de ses gestes ou chacune de ses sorties ». « C’est un peu comme Ra’s al Ghul dans Batman, un personnage mystérieux, habile, intelligent et à la tête de la Ligue des Ombres », ajoutait-il.

Hormis quelques collaborations avec des artistes connus tel que Alkpote ou Alpha Wann (du groupe 1995), Freeze Corleone évolue au sein du 667, un collectif underground monté à son initiative il y a une dizaine d’années. On le nomme également La Secte, le Mangemort Squad, ou la fameuse Ligue des Ombres. Basé entre Paris, Lyon et Dakar, le collectif développe tout un univers parallèle fasciné par les jeux vidéo, la franc-maçonnerie ou encore les Illuminati. « La particularité du 667, c’est que les membres prennent un malin plaisir à mélanger la pop-culture à l’ésotérisme, à maquiller des références qui ne parlent qu’à des initiés avec des images communes à tout le monde dans un imaginaire populaire », analyse un article de Yard en 2019 sur le sujet. Un conglomérat d’influences et de symboles au cœur du problème.

Opacité et textes cryptiques

Comme le notent plusieurs médias spécialisés, la spécificité du rap de Freeze Corleone est de saturer ses textes de références et d’expérimentations sémantiques, égarant irrémédiablement l’auditeur. « Il est volontairement cryptique dans sa formulation, ce qui n’aide pas l’auditeur à interpréter ses textes et à comprendre les idées sous-jacentes », développe Booska-p.com. En septembre 2019, le site du Mouv' estimait ainsi que « ses textes ne sont pas à mettre entre toutes les mains, et certaines thématiques récurrentes de son univers sont à prendre avec beaucoup de recul. Accusé par certains d’antisémitisme, sa discographie est ainsi parsemée de name-droppings et métaphores outrepassant régulièrement les limites de l’acceptable ». Une lecture d’autant plus complexe que le rappeur refuse toute interview et n’a donc jamais pris le soin d’apporter des explications sur ses textes, ni sur la teneur de ses propos.

C’est l’objet de l’enquête pour « provocation à la haine raciale » et « injure à caractère raciste » initiée par le parquet de Paris, dont les investigations ont été confiées à la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), et de la Direction régionale de la police judiciaire (DRPJ). Dans des extraits de ses clips diffusés sur les réseaux sociaux et compilés notamment par la Licra, le rappeur déclare entre autres : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 », « tous les jours RAF [rien à foutre] de la Shoah » ou encore « comme des banquiers suisses, tout pour la famille pour que mes enfants vivent comme des rentiers juifs ». Jeudi soir, plusieurs comptes spécialisés dans le rap sur Twitter, assuraient que certaines chansons de Freeze Corleone avaient été supprimées de YouTube en réaction à la polémique.

Peu présent dans les médias traditionnels, le rappeur connaissait jusqu’alors un succès relativement confidentiel. Une communauté de fans de plus en plus solides au vu des chiffres réalisés par son dernier album sorti le 11 septembre. En 24 heures La Menace Fantome comptabilisait 11 millions de streams sur Spotifiy et plus de 15.000 exemplaires vendus en trois jours, rapportait le Mouv'.