Mais pourquoi y a-t-il si peu de femmes cheffes d’orchestre ?

BAGUETTE, MAESTRA Le concours La Maestra s’ouvre ce mardi 15 septembre à la Philharmonie de Paris, avec pour but de faire connaître et d’accompagner des femmes cheffes d’orchestre

Aude Lorriaux

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Claire Gibault dirigeant le Paris Mozart Orchestra.
Claire Gibault dirigeant le Paris Mozart Orchestra. — Romain Fievet
  • Du 15 au 18 septembre se tient à la Philharmonie de Paris La Maestra, un concours pour sélectionner puis accompagner des femmes cheffes d’orchestre.
  • On compte seulement 4 % de femmes cheffes d’orchestre dans l’Hexagone, une situation qui ne change que très lentement.
  • « Ce sont des hommes qui sont à la tête des grandes institutions musicales, et donc ils engagent plus d’hommes que de femmes. Parce que c’est leur réseau, parce que ce sont leurs habitudes », explique la cheffe Claire Gibault, à l’initiative du concours.
     

Un pourcentage infime : en France et dans le monde, les cheffes d’orchestre sont rarissimes. 4 % dans l’Hexagone, selon les chiffres de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. On y compte une seule femme cheffe d’un des 30 orchestres permanents, les orchestres les plus prestigieux, et ce depuis… le 1er septembre 2020. Il s’agit de Debora Waldman, tout juste nommée à la tête de l’orchestre d’Avignon, alors qu’on trouve pourtant autant de femmes que d’hommes dans les conservatoires. Au niveau mondial, la situation n’est guère différente, avec seulement 48 orchestres symphoniques permanents dirigés par des femmes, sur 778 (soit 6 %).

C’est pour changer cette réalité que la Philharmonie et le Paris Mozart Orchestra lancent La Maestra, un concours qui se déroulera du 15 au 18 septembre à la Philharmonie de Paris (et sur Arte), avec pour objectif de faire connaître des femmes cheffes d’orchestre, et d’accompagner les trois meilleures candidates vers les plus hauts sommets. Au total 220 femmes, de 51 nationalités, se sont présentées. 13 vont concourir lors des épreuves éliminatoires les 15 et 16 septembre et trois recevront une récompense sonnante et trébuchante, après la finale le 18 septembre. Avec pour objectif de « susciter des vocations » et d’« offrir aux plus jeunes d’entre elles un soutien dont elles n’ont souvent pas pleinement bénéficié au cours de leur cursus de formation ».

Sexisme biologisant

« Sans volontarisme, il n’y a pas d’évolution », martèle Laurent Bayle, président de la Philharmonie de Paris. « Il ne s’agit pas d’éliminer des hommes, mais de donner une place aux femmes qui ont du talent », veut rassurer Claire Gibault, à la tête du Paris Mozart Orchestra, qui a eu cette idée pas si folle. La petite musique commence à germer en septembre 2018, à Mexico, après avoir été membre du jury d’un concours international de direction d’orchestre. Elle est alors la seule femme sur cinq personnes, et assiste à des remarques sexistes. Un chef d’orchestre lui explique ainsi que son médecin lui aurait affirmé « que les femmes ne peuvent pas être cheffes d’orchestre » pour des raisons « biologiques » : « Il m’a dit qu’elles avaient les bras tournés vers l’avant, pour tenir les bébés dans leurs bras », se souvient-elle.

Cette anecdote illustre à elle seule que les préjugés et stéréotypes les plus archaïques n’ont pas encore quitté le monde de la musique classique. Mais comment en est-on arrivé là ? Il y a bien eu dans l’Histoire des femmes cheffes d’orchestre. Augusta Holmès  au 19e siècle dirigeait ses propres symphonies, aux accents wagnériens, explique la chercheuse Hyacinthe Ravet. Ethel Smyth maniait la baguette à côté de ses activités de suffragette, dès 1911. Nadia Boulanger fut dans les années 1930 une cheffe de grande renommée. Mais « c’était des figures d’exception », explique l’autrice de Musiciennes. Enquête sur les femmes et la musique (Editions Autrement, 2011).

« Tu diriges comme une femme ! »

Ce climat d’exception a perduré tout au long du 20e siècle et perdure encore aujourd’hui. Claire Gibault se souvient d’un article du journal France-Soir de 1969, qui relatait ses débuts comme cheffe d’orchestre, et titrait, à côté d’un article sur l’astronaute américain Neil Armstrong intitulé « Un homme a marché sur la lune » : « Une femme a dirigé un orchestre. » L’orchestre Philharmonique de Vienne a attendu 1997 avant d’accueillir la première femme dans ses rangs : elles étaient tout bonnement interdites jusqu’à cette date.

La cheffe Mélisse Brunet.
La cheffe Mélisse Brunet. - DR

Les rares cheffes qui officient aujourd’hui ont dû faire face à de nombreux obstacles. Mélisse Brunet, directrice musicale (la cheffe permanente d’un orchestre, aux côtés d’autres chefs ou cheffes invitées) d’un orchestre en Pennsylvanie, se souvient d’un professeur qui lui reprochait, quand elle avait 18 ans, sa manière de s’habiller et de diriger « comme une femme ». Debora Waldman a remarqué qu’on lui donnait toujours les concerts « familles », des concerts pédagogiques où les parents viennent avec leurs enfants. Ou les concerts avec du participatif, ou des cours. Beaucoup moins les « grands » concerts. Elle s’est présentée quatre fois en dix ans à des postes permanents de cheffes, et a fini par décrocher celui d’Avignon. Modeste, elle réfute l’idée d’avoir été discriminée, mais se souvient quand même d’un concours où elle a pensé « que c’était une erreur » de ne pas l’avoir prise.

Cooptation et paresse intellectuelle

Pourquoi ce sexisme perdure-t-il ? Il y a d’abord des raisons communes à tous les milieux, et notamment le phénomène de « boys clubs », décrit par la professeur en études féministes Martine Delvaux : « Ce sont des hommes qui sont à la tête des grandes institutions musicales, et donc ils engagent plus d’hommes que de femmes. Parce que c’est leur réseau, parce que ce sont leurs habitudes », explique Claire Gibault.

Cette cooptation entre hommes est renforcée par une logique purement marketing : « Ce sont des hommes qui sont aujourd’hui les plus connus, et comme le marketing est nécessaire à la communication [des institutions], elles prennent des hommes », ajoute Claire Gibault, autrice d’Itinéraire passionné d'une femme chef d'orchestre (Éditions L’Iconoclaste). « Ils pensent d’abord au profit. Nommer des femmes, c’est prendre un risque. Et c’est aussi un manque de travail de terrain, de la paresse intellectuelle. Cela fait que tous les talents disponibles dans le monde sont passés dans un entonnoir : ce sont toujours les mêmes », abonde Mélisse Brunet. Un véritable cercle vicieux.

Expérience « irremplaçable »

Laurent Bayle explique un mécanisme un peu similaire, mais avec un point de vue un peu différent. Pour le président de la Philharmonie, « les chefs de 80 ans sont les plus recherchés », en raison du savoir-faire accumulé. Il cite l’exemple de Daniel Barenboim, 78 ans, qui a fêté ses 70 ans de scène à Salzbourg cet été : « Vous pouvez être plus habile des mains que lui, il y a quelque chose de son expérience qu’il transmet à son orchestre qui est irremplaçable », explique Laurent Bayle. La musique est un des rares domaines où l’on continue d’exercer à un âge encore très avancé.

« Il y a d’autres domaines où la place de la femme est évidente : opéra, danse, théâtre… La musique en elle-même n’est pas genrée donc elle a été accaparée par les hommes », explique aussi Claire Gibault.

Fantasmagorie des femmes qui dirigent à la baguette

Chef d’orchestre, c’est aussi symboliquement la position d’autorité par excellence, une position de domination visible, éclatante, qu’il est beaucoup plus difficile pour l’orgueil masculin de céder à des femmes, obligées pendant des siècles d’incarner la douceur, la rondeur, la soumission. « Il y a une forme de mise en scène du pouvoir avec cette fantasmagorie des femmes qui dirigent à la baguette, d’autant qu’elles dirigent un corps social, l’orchestre, dans lequel il y a encore en moyenne plus d’hommes que de femmes », explique Hyacinthe Ravet, qui a aussi écrit L’orchestre au travail. Interactions, négociations, coopérations. (Vrin, 2015)

« Si les femmes sont trop démonstratives on pense qu’elles sont autoritaristes, si elles sont trop douces on va dire elles ne savent pas s’imposer, cela donne lieu à des injonctions contradictoires », ajoute la sociologue et musicologue.

Un tournant en 2019 ?

Les choses sont-elles en train de changer ? Indéniablement. Mais lentement, reconnaissent toutes les personnes que nous avons interviewées. Un coup d’accélérateur a été fait dans les années 1970, qui a permis aujourd’hui d’avoir 30 % de femmes dans les orchestres. Ces dernières années ont accéléré les choses, depuis MeToo mais sans doute un peu avant, MeToo n’étant en quelque sorte que le révélateur de changements plus profonds.

Le président de la Philharmonie affirme que son institution a commencé à travailler sur le sujet en 2016, à un moment où le programme de son institution ne comportait que 8 % de cheffes invitées. La saison 2019-2020 en compte 24 %. « C’est à partir de 2019 que les cheffes sont devenues visibles. D’un coup on a vu beaucoup de femmes, c’était vraiment frappant », confirme Débora Waldman.

Charte

Les injonctions de l’ex-ministre de la Culture, Françoise Nyssen, en 2018, « n’ont jamais été respectées mais ont eu un impact sur la prise de conscience », estime Laurent Bayle. Dans la foulée, l’Association Française des Orchestres a signé une charte promettant notamment de « veiller à la présence de cheffes dans les épreuves de pré-sélection pour les postes de direction musicale ».

« Ce n’est plus une non-question. A la fin des années 1990 quand j’ai commencé à travailler sur le sujet on me disait "ça va se faire, ça va venir, vous êtes militante", là on se rend compte qu’on ne peut plus faire comme si la question ne se posait pas », témoigne Hyacinthe Ravet. Qui cite aussitôt la philosophe Geneviève Fraisse, pour laquelle « l’égalité ne pousse pas comme l’herbe verte ».

Des pistes

Il n’est pas simple de changer des pratiques installées depuis des dizaines, voire des centaines d’années. « La vieille Europe a du retard à l’allumage », se désole Laurent Bayle. Pour remédier à cela, les jurys paritaires, ou le modèle à l’étranger des orchestres universitaires, avec de jeunes cheffes pour se faire la main, sont des pistes, relève Claire Gibault. A l’instar de Mélisse Brunet, qui a été choisie à la tête de l’ensemble de l’Université du Michigan.

L’orchestre de Paris, intégré à la Philharmonie début 2019, s’est fixé comme objectif d’inviter au moins six femmes cheffes par an. Car c’est peut-être par là aussi qu’on peut faire bouger les choses : selon Hyacinthe Ravet, il y a 20 % de femmes à la tête d’ensembles non permanents. Des ensembles qu’elles ont créés souvent elles-mêmes, à l’image de celui de Claire Gibault ou de l’Insula Orchestra et du Chœur Accentus de Laurence Equilbey.

De l’importance des modèles

Ces femmes cheffes, enfin rendues visibles, vont permettre aux jeunes femmes de s’imaginer un avenir, baguette à la main. « Quand une femme est directrice d’un conservatoire, elle fait voir aux jeunes femmes que c’est possible et qu’on peut réussir », estime Claire Gibault, qui a dû « inventer son chemin » à une époque où il n’y avait pas de modèle de femmes, ou si peu. Mélisse Brunet se souvient combien avoir vu le Chœur Accentus, sur Arte, dirigé par Laurence Equilbey, a eu un impact sur elle : « Cela m’a énormément inspirée, confirmée dans mon choix. Pour moi c’était ça. »

Débora Waldman, 43 ans aujourd’hui, a eu la chance d’avoir une mère cheffe d’orchestre, avant de découvrir le vide béant sur le sujet. « Je ne comprenais pas pourquoi on ne connaissait aucune femme dans les plus grandes chefs d’orchestre. Je pensais que c’était moi le problème, j’ai compris il y a seulement quatre ans que c’était social et politique. » Parmi ses modèles figurent la cheffe finlandaise Susanna Mälkki, l’Américaine Marin Alsop, mais aussi… la rabbine Delphine Horvilleur et la chancelière Angela Merkel.

« Si on a envie qu’il y ait plus de femmes cheffes d’orchestre, il faut construire des vocations, c’est un processus au long cours. Il faut des affiches avec des femmes – cheffes, compositrices, instrumentistes à vent…- dans les conservatoires, il faut encourager ces vocations dans les filières d’enseignement, et donner l’occasion de diriger à celles qui apprennent », analyse Hyacinthe Ravet. D’où l’importance du concours La Maestra, pour dire que les cheffes sont là.

  • La Maestra, à la Philharmonie de Paris.

Épreuves éliminatoires et demi-finale : Mardi 15 septembre (19h-23h30) ; Mercredi 16 septembre (19h-23h) ; Jeudi 17 septembre (14h30-17h30 et 19h-22h). Au « Studio ». Finale le 18 septembre (14h30-18h) dans la Grande salle Pierre Boulez.

Diffusion en ligne sur arte.tv.

Concert final le 18 septembre avec le Paris Mozart Orchestra (19h30) – 12€

RÉSERVATIONS : 01 44 84 44 84 ou