Femmes et Jazz : On a parlé sexisme avec Sélène Saint-Aimé et Laura Perrudin

INTERVIEW La contrebassiste Sélène Saint-Aimé et la harpiste et chanteuse Laura Perrudin sont invitées du festival Jazz à la Villette qui fait la part belle aux artistes féminines

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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La contrebassiste Sélène Saint-Aimé (à gauche) et la harpiste Laura Perrudin, devant la Petite Halle de la Villette, à Paris, en août 2020.
La contrebassiste Sélène Saint-Aimé (à gauche) et la harpiste Laura Perrudin, devant la Petite Halle de la Villette, à Paris, en août 2020. — A.L. / 20 Minutes
  • Le festival Jazz à la Villette se tient à la Villette, à Paris, du 4 au 13 septembre 2020.
  • Il fait la part belle aux femmes et à la diversité.
  • Nous avons rencontré la harpiste et chanteuse Laura Perrudin et la contrebassiste Sélène Saint-Aimé, pour parler lune, sexisme et harpe électrique.

C’est un Jazz à la Villette reformaté aux couleurs du Covid, mais un festival tout de même, riche d’une programmation  qui fait cette année la part belle aux femmes.

20 Minutes a rencontré la harpiste et chanteuse Laura Perrudin et la contrebassiste Sélène Saint-Aimé, pour évoquer la place des femmes dans le jazz, et les difficultés qu’elles peuvent rencontrer (ou pas). Interview croisée dans le jardin de la Petite halle de la Villette, envahi par les guêpes.

Jazz à la Villette programme beaucoup de femmes cette année, mais ça n’a pas toujours été le cas dans le jazz. Sentez-vous que quelque chose change ?

Sélène Saint-Aimé : J’ai l’impression que ça peut changer. Même si cela devient un sujet à la mode, alors qu’il y a toujours eu des femmes dans ce milieu-là. Peut-être qu’il y en a de plus en plus… Et c’est super. Peut-être que promouvoir plus de femmes permet plus de visibilité, et peut-être que des jeunes femmes voient d’autres musiciennes et se disent « Je veux faire la même chose ». Peut-être qu’il y a un effet boule de neige.

Laura Perrudin : C’est important que des jeunes femmes puissent s’identifier à des figures, c’est ce qui changera l’équilibre à long terme. J’ai quand même grandi avec beaucoup de figures masculines, et ce n’est pas forcément donné à toutes les filles de s’autoriser à s’identifier à des figures masculines.

Sélène Saint-Aimé.

C’est aussi une programmation très diverse, il y a beaucoup de personnes non-blanches. Est-ce que cela aussi a évolué ?

S. S-A : On met l’accent plus sur les femmes, plus sur la diversité, la société va dans le bon sens, c’est chouette. On peut noter aussi que souvent cela va à deux vitesses. Aux Etats-Unis, il y a un mouvement féministe et un autre mouvement féministe noir derrière, parce qu’au début du féminisme, les femmes blanches pouvaient dire « on veut l’égalité des salaires », et pendant ce temps-là les femmes noires n’avaient même pas accès aux choses de base. Elles se battaient en double. C’est un pays différent avec des circonstances différentes, mais cela me fait un peu penser à cela.

L. P. : Je me suis documentée sur le sujet des femmes, mais je connais moins la diversité dans le jazz, peut-être du fait que je suis blanche. Cela fait deux-trois ans que je commence à me poser la question. J’ai évolué très tôt dans un milieu masculin, donc j’ai été amenée à me poser des questions sur ce sujet des femmes. Puis c’est en lisant des réflexions féministes que j’ai commencé à faire le lien avec les différents axes de domination. Tout cela prend beaucoup de temps à déconstruire.

Est-ce que le milieu du jazz vous semble difficile à transformer de ce point de vue ?

L. P. : Le jazz est un milieu particulièrement masculin par rapport à d’autres milieux. Je suis aussi dans la pop, j’ai un orteil dans le milieu des musiques classiques, de la danse, du théâtre, et c’est très différent. Je suis aussi liée au milieu de la musique électronique et finalement dans tout cela j’ai l’impression que c’est dans le jazz qu’on trouve le plus de gens qui pensent être progressistes et ne le sont pas sur tous les plans. On joue une musique qui est historiquement chargée politiquement, chargée de combats pour l’égalité, comme si ça suffisait pour être quelqu’un qui tend à l’égalité naturellement, alors que ce n’est pas le cas. Je croise des gens qui se considèrent dans une lignée humaniste, quand ils ne le sont pas forcément.

S. S-A : Je suis assez d’accord. Mais j’ai des expériences différentes je pense. Je n’ai jamais été gênée, très sincèrement, par l’absence de femmes dans ce milieu-là. Comment expliquer cela ? (Elle réfléchit, prend une pause) Je suis assez à l’aise avec le sexe opposé donc ça n’a jamais été un problème. Effectivement je me suis dit « tiens il n’y a pas beaucoup de femmes dans ce milieu »… Mais je n’ai pas spécialement reçu de remarques sexistes, ou alors peut-être que je n’y prête pas attention, et que je suis dans un monde de bulle et de licornes. J’ai toujours été entourée de gens bienveillants et qui me disent : « travaille, ce que tu veux c’est qu’on parle de ta musique, et pas du fait que tu es une femme ». Tous mes mentors ont été que des hommes. Ils ont toujours été là à pousser et à dire : « Focalise-toi sur ton domaine, ton art. Essaie d’être au meilleur niveau possible ». J’ai souvent la question « alors vous êtes une femme, qu’est-ce que ça fait ? » ou « tu es une petite jeune femme, tu tiens ce gros instrument ? » et c’est gênant. Est-ce que j’arrive à soulever mon instrument ? C’est ridicule. On parle plus du genre que du message, ou de l’art.

Laura Perrudin.
Laura Perrudin. - Jean-Baptiste Millot

Laura Perrudin, vous avez conçu je crois avec quelqu’un pour vous aider votre propre modèle de harpe, une harpe « chromatique électrique ». Parlez-nous en…

L. P. : Je ne suis pas la seule à avoir développé cette idée, je ne peux pas la truster. Mais j’ai grandi dans un environnement où j’écoutais beaucoup de musique et de jazz, une musique complexe et très riche. Et la harpe telle qu’on la croise le plus souvent, c’est un instrument diatonique, cela suppose qu’on ne va pas avoir toutes les notes d’un clavier de piano. Pour résumer grossièrement, c’est comme si on avait juste les touches blanches, et que pour faire les dièses et les bémols, donc les touches noires, il fallait actionner des mécanismes, soit manuels soit des pédales. Ce qui rend l’usage de certains langages harmoniques très complexe voire impossible. Donc j’ai fait des recherches pour concevoir un modèle de harpe chromatique, avec toutes les notes d’un clavier de piano. Il y avait un luthier qui faisait cela, je n’étais pas la première. Et ensuite comme dans mon parcours j’ai toujours fait de la musique électronique, j’ai toujours travaillé le fait de sculpter le son, la matière sonore, j’avais envie d’en faire une version électrique. Donc elle est doublement spéciale cette harpe.

Est-ce que vous avez des modèles de femmes ingénieuses, inventrices, qui vous ont inspiré ?

L. P. : J’ai une cousine qui a 15 ans de plus que moi, je l’ai vue faire de la musique électronique quand j’étais ado, j’ai grandi avec sa musique et ses goûts musicaux, et c’est elle qui m’a donné mes premiers outils de composition musicale, mes premiers logiciels pour faire du son, etc. Et cela me fait revenir ce qu’on disait tout à l’heure, j’ai eu la chance d’avoir cette figure-là, car je l’ai vue subir du sexisme outrancier, et cela a été un avertissement. J’ai eu plein de figures d’hommes dans mon parcours qui m’ont beaucoup apporté et respectée, mais je n’ai pas eu que cela, et la chance que j’ai c’est d’avoir été prévenue et briefée sur certains dangers dans les rapports de pouvoir.

Un exemple ?

L.P. : Des kilos et kilos. Ce sont des journalistes qui s’adressent à toi en partant du principe que ce n’est pas vraiment toi qui as fait les choses. C’est très commun. Avec mon premier groupe qui était à mon nom, et où c’était écrit noir sur blanc que c’étaient mes compositions et mes arrangements, il y avait quand même des journalistes qui se tournaient systématiquement vers les autres membres du groupe pour parler de composition et d’arrangement. Même des journalistes qui en chroniquant mon premier album solo, où j’avais tout fait, arrivaient quand même à attribuer le travail à des hommes. Entre autres. C’est une violence symbolique. Et il y a le rapport à la sexualisation. On n’est pas toujours écouté pour notre propos artistique. J’ai des caisses d’exemples mais on ne va peut-être pas tous les citer… Même des grandes figures comme Björk, quand elle a sorti son album Vulnicura avec Arca, qui à l’époque était connu comme un producteur, et qui est maintenant une productrice, beaucoup de journalistes ont attribué la production de l’album à Arca seul [c'est une collaboration], et Arca a dû faire plusieurs posts pour dire qu’il fallait arrêter de le présenter comme cela…

Si vous deviez décrire votre musique à quelqu’un qui ne l’a jamais écoutée, qu’en diriez-vous ?

L. P. : Je dirais que je m’apprête à jouer à la Villette, lié à mon nouvel album, ce sont des chansons, avec des textes. Et la musique est très basée sur le travail de la matière sonore. J’aime sculpter mes sons, les « produire », leur donner une couleur, une matière. C’est une espèce de pop avec une dimension expérimentale, qui garde toujours une part d’improvisation, et qui est influencée par différentes esthétiques : la soul, les musiques électroniques, le hip-hop…

Je me tourne vers Sélène Saint Aimé : même question !

S. S-A : Il faut que j’explique mon parcours et mon projet de vie, qui est de développer mes connaissances dans les musiques de la diaspora africaine. Par conséquent j’ai beaucoup voyagé pour étudier la tradition afro-américaine. Je suis allée à Cuba pour étudier la tradition afro caribéenne. Je suis allée aux Antilles françaises. Je suis allée en Afrique du Nord, pour y découvrir la musique des Gnawas. L’idée est de retrouver une racine commune à ces musiques issues d’un même continent. C’est ce que j’étudie tous les jours. Je pense que ma musique doit forcément avoir cette empreinte-là : une idée du rythme, de la voix, le tambour…

Sélène Saint Aimé, vous allez sortir votre premier album, Mare Undarum (Mer des Ondes, en Latin) le 18 septembre. Pourquoi ce nom ?

S. S-A : En parallèle avec mes études sur les musiques sur la diaspora africaine j’ai toujours été passionnée de cartographie, par la lune. Ce travail-là est un projet autobiographique. Cela vient de mon prénom Sélène, la déesse de la pleine lune dans la mythologie grecque. J’ai commencé à étudier en profondeur la géographie de la lune. Les mers, les montagnes, les lacs. Il n’y a pas d’eau, ce sont des cratères mais c’est ainsi que les astronautes les appellent. En étudiant les cartes, j’ai découvert cette mer qui s’appelle la mer des ondes, j’ai trouvé ça très beau et poétique. Tout l’enregistrement est autour de cette thématique. Il y a des poèmes qui ont été écrits autour d’une éclipse.

Vous avez une musique très riche, on y entend de la contrebasse, votre instrument favori bien sûr, mais aussi saxophone, trompette, percussions, violon et violoncelle et le tambour ka, un tambour traditionnel de Guadeloupe. On dit que cette richesse vous vient notamment de la rencontre avec Steve Coleman, mais avez-vous aussi des inspiratrices ?

S. S-A : Oui il y a des inspiratrices, je pense à Rosa Bonheur, une peintre. J’ai composé un morceau dans sa maison, qui s’appelle Pene Ombra. C’est une peintre qui était incroyablement connue à l’époque, l’une des peintres les plus vendues au monde, qui est tombée dans l’oubli. Je trouve ça incroyable de voir à quel point l’histoire peut changer la donne. Sélectionner qui a le mérite d’être au top. Elle est exposée au musée Met à New York, la plupart du temps quand j’en parle personne ne la connaît. La mère d’une amie d’enfance a racheté sa maison, à Thomery (Seine-et-Marne), c’était un musée ils l’ont réhabilité, et ont tout refait. J’ai composé chez elle. Et pour la soirée de lancement du musée, j’ai fait un concert solo dans son bureau c’était passionnant. Je pense aussi à Nadia Boulanger, une compositrice organiste, qui donnait des classes de composition et d’harmonie, à beaucoup d’hommes d’ailleurs. Et je pense à Billie Holiday, Dinah Washington, Abbey Lincoln, Geri Allen… Des femmes fortes. Je n’étais pas en contact avec beaucoup de femmes mais beaucoup m’ont inspirée.

A vous deux : vous dites-vous féministes ?

L. P. : Oui !

S. S-A : Oui. Je me dis souvent que c’est difficile d’être une femme sans se dire féministe…

 
  • Festival Jazz à la Villette, du 4 au 13 septembre 2020. Toute la programmation sur jazzalavillette.com.
  • Sélène Saint-Aimé sera en concert le samedi 5 septembre à 18h au studio de la Philharmonie. Son premier album, Mare Undarum, sortira le 18 septembre.
  • Laura Perrudin sera en concert le samedi 12 septembre à 18h au studio de la Philharmonie. Son dernier album, Perspectives & avatars, sort le 9 octobre.