Attentats de janvier 2015 : « "Charlie Hebdo" envoie à la France entière le miroir grimaçant de toutes ses crispations », selon l’écrivain Yannick Haenel

INTERVIEW « Le monde qui est le nôtre a été généré par janvier 2015 », estime l’écrivain Yannick Haenel, qui va couvrir le procès de l’attentat contre « Charlie Hebdo », pour le journal satirique  

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Yannick Haenel en 2017
Yannick Haenel en 2017 — ISA HARSIN/SIPA
  • Le journal Charlie Hebdo s’apprête à vivre le procès des attentats qui ont coûté la vie à huit membres de sa rédaction.
  • « Riss [le directeur de la rédaction de l’hebdo] et ses amis m’ont délégué pour entendre quelque chose à leur place », estime l’écrivain Yannick Haenel, qui va couvrir le procès pour l’hebdomadaire.

A partir du 2 septembre s’ouvre le procès des complices de l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier 2015. Comment l’hebdomadaire va couvrir ce procès ? En confiant son suivi à deux personnalités extérieures, mais qui y écrivent régulièrement, l’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur Boucq. « Riss et ses amis m’ont délégué pour entendre quelque chose à leur place », confie l’écrivain à 20 Minutes. Il estime que « le monde qui est le nôtre a été généré par janvier 2015 ».

Avez-vous le sentiment de faire, en couvrant ce procès, quelque chose de plus visiblement ou directement utile qu’en faisant de la fiction ?

Bien sûr, là en l’occurrence oui. Je pense à eux. J’aimerais faire quelque chose pour eux. Ce procès tel que je l’envisage, tel qu’il m’angoisse, j’en attends beaucoup pour Charlie Hebdo. Les gens qui vont comparaître sont des criminels ; ceux qui sont morts sont des innocents, il n’y a pas de zone grise. En revanche quelque chose doit accoucher par la parole. En un sens je pense que Riss [le directeur de la rédaction de l’hebdo] et ses amis m’ont délégué pour entendre quelque chose à leur place.

Le vrai sujet pour moi de ce qui va se passer et s’écrire c’est comment finalement depuis janvier 2015 quelque chose s’est métamorphosé dans la société française. Certains disent qu’on a oublié, mais je crois que personne n’a oublié. Le monde qui est le nôtre a été généré par janvier 2015 et aussi novembre 2015. L’obsession sécuritaire s’est substituée au politique. Les cinq années qui se sont écoulées depuis les attentats nous ont donné du temps, est-ce que ce temps va se transformer en mots ? C’est cela dont je veux faire l’expérience. Comprendre ne voulant pas dire excuser. Comprendre de quoi Charlie Hebdo est le nom pour reprendre la formule d’Alain Badiou.

Et de quoi Charlie Hebdo est-il le nom, justement ?

Ce journal je ne le lisais pas avant d’y écrire. Mais je pense qu’il envoie à la France entière le miroir grimaçant de toutes ses crispations : communautaristes, religieuses, crispations liées à l’extinction du politique… Ce sont des gens très courageux, leur nom est devenu celui d’une cristallisation de litiges, d’affrontements symboliques.

Quand on lit un article dans un quotidien on peut avoir toute l’information, mais on n’a pas une dimension qui s’ajoute et relève de ce qui se déforme dans tout évènement. De ce qui ne peut être atteint que par un humour, un humour désespéré.

Sentez-vous la rédaction sereine, inquiète, à l’approche de ce procès ?

C’est possible mais je ne les vois pas régulièrement. Je pense que cela fait depuis janvier 2015 qu’ils sont tous attentifs et inquiets à tout ce qui a lieu les concernant. L’événement du procès ne fera pas que ranimer leur douleur parce que leur douleur est là depuis toujours. Il suffit de lire le livre de Riss [Une minute quarante-neuf secondes] pour voir à quel point cet évènement est constamment présent, à quel point il a refondé les liens entre eux et leur perception de notre époque.

Je pense que cela fait bien longtemps qu’ils attendent ce procès, qu’ils sont prêts et qu’ils endurent.