« Carbone & Silicium »: Mathieu Bablet émancipe ses intelligences artificielles

ÉTUDE DE CASES Mathieu Bablet commente cinq séquences de son nouvel album d’anticipation, « Carbone & Silicium », dans lequel il imagine l’avenir des intelligences artificielles

Olivier Mimran

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Détail de la couverture de « Carbone & Silicium »
Détail de la couverture de « Carbone & Silicium » — © M. BABLET & éd. ANKAMA 2020
  • « Carbone & Silicium » met en scène deux intelligences artificielles qui, traversant les décennies, assistent au déclin de l’humanité.
  • C’est le cinquième album solo de Mathieu Bablet, diplômé des Arts Appliqués de Chambéry.
  • « Shangri-la », son précédent récit, a fait partie de la sélection officielle du Festival International de la BD d’Angoulême 2017 et s’est vendu à plus de 107.000 exemplaires.

Les robots ne signeront pas la fin de l’humanité. En tout cas selon Mathieu Bablet, qui propose dans Carbone & Silicium (éd. Ankama), une vision des rapports homme/machine moins fataliste – car moins simpliste ? – que James Cameron dans  Terminator. Les deux intelligences artificielles au centre du récit, elles, se comportent plutôt en témoins, traversant les décennies en observant, sans (trop) interférer, l’essoufflement d’une espèce humaine à l’origine de désastres écologiques, économiques, politiques et sociaux.

Carbone et Silicium sont en effet les prototypes d’une nouvelle gamme d’androïdes destinée à prendre soin d’une population humaine vieillissante… sauf que s’ils se montrent extrêmement respectueux des trois lois d’Asimov, notamment celle stipulant qu'un robot ne peut porter atteinte à un être humain, les « faux jumeaux » (ils sont issus d’une même entité) s’émancipent et prennent la fuite. Carbone est vite rattrapée, alors que Silicium se lance dans l’exploration du monde. Leurs points de vue, bienveillants à l’endroit de l’être humain, se forgent et divergent au fil de leurs expériences, bien distinctes. Mais si Silicium se nourrit de la sienne, Carbone souffre d’avoir été abandonnée par son alter ego…

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

L’explication par l’image

Mathieu Bablet a accepté de se prêter à une « étude de cases », c’est-à-dire de commenter quelques séquences représentatives de l’album sélectionnées par 20 Minutes. Retrouvez ses analyses (ou révélations) à la suite de chacun des cinq extraits ci-dessous…

SÉQUENCE N°1

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

Mathieu Bablet : « Cette séquence est là pour désamorcer, dès les premières pages, les principaux lieux communs qui entourent les récits sur les robots. Non, cet album ne parlera pas de robots qui se révoltent contre leurs créateurs et souhaitent annihiler l’espèce humaine. J’en fais plutôt une plaisanterie, pour ensuite vite passer à autre chose. Cette séquence me permet également de montrer que ces deux I.A. ont déjà une forme de personnalité qui se dessine. Il y a quelque chose de chaleureux dans leur conversation, bien loin de ce à quoi s’attendait la scientifique qui les a activés. »

SÉQUENCE N°2

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

« Il a été particulièrement difficile d’illustrer ce qu’était le réseau Internet. Comment poser une esthétique sur des flux informatiques ? Au début de l’histoire, je présente différents moments de connexion afin que le lecteur s’habitue à cette représentation. Ici les personnages sont mouvants, comme des lampes à lave des années 1970. Et en négatif aussi. Pour lancer une recherche Internet, ce sont des filaments qui sortent de leur corps. Il était vraiment important pour moi de trouver une manière originale d’illustrer ce monde numérique, et si possible loin de l’aspect technologique que l’on peut trouver dans un Tron par exemple. J’en profite également, dans cette séquence, pour faire une référence aux films que j’affectionne. »

SÉQUENCE N°3

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

« Ici, je voulais montrer l’étape "supérieure" de l’humain connecté, à la fois ouvert au monde entier et profondément isolé dans son cocon virtuel ; omniscient dans le réseau, aveugle au réel. Rien de moins que ce que l’on vit actuellement, mais en allant un peu plus loin. Il m’importait de montrer la conséquence physique de cette connexion permanente : un monde silencieux, mais riche de millions d’interactions invisibles entre les personnes. C’est un peu le paradoxe dans lequel nous vivons, particulièrement vis-à-vis des réseaux sociaux. »

SÉQUENCE N°4

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

« C’est difficile de faire de l’anticipation aujourd’hui sans évoquer la société de contrôle, la reconnaissance faciale et les données personnelles que l’on abandonne aux GAFA. Ce n’est tellement plus de la science-fiction que je n’ai finalement rien inventé ici : Carbone évoque simplement ce que l’on sait déjà, à savoir qu’il est très facile d’être retrouvé aujourd’hui grâce à nos données Internet et la vidéosurveillance, et que cette disparition de la liberté d’anonymat ne va pas aller en s’arrangeant. »

SÉQUENCE N°5

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

« Une des conversations que je préfère entre les deux robots. Il montre la distance et le recul que ces deux êtres ont sur cette humanité qu’ils ont observé de loin pendant des décennies, et fait pour moi écho au basculement que l’on est en train de vivre. La crise de confiance envers des états symbolisant l’ancien monde gangrené par un néolibéralisme qui ne cesse de prouver son efficacité, un repli identitaire fort, et surtout les mouvements sociaux qui naissent de ces contestations, et qui de plus en plus s’efforcent d’imaginer une société avec un fonctionnement plus horizontal et moins inégalitaire. Les premiers de cordée ne feront plus illusion très longtemps. »

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

Une humanité qui « fait l’autruche »

Aussi copieux qu’il soit (272 pages), il est difficile d’évoquer l’album sans en spoiler le fond. Précisons seulement qu’en proposant un récit d’anticipation, Mathieu Bablet ausculte, paradoxalement, la société actuelle. Et en dénonce les errements : ne trouvant que peu de sens en l’avenir, l’humanité qu’il dépeint fait l’autruche en se réfugiant, elle aussi, dans les évolutions technologiques… jusqu’à perdre le contrôle de sa propre destinée.

© M. Bablet & éd. Ankama 2020

Le propos n’en est, pour autant, pas du tout pessimiste puisque si Carbone est continuellement confrontée au pire de ce que peut produire l’être humain, Silicium, le voyageur, le contemplateur, s’extasie sans cesse devant la beauté du monde. Ces deux visions, opposées mais complémentaires, font toute la richesse d’une œuvre aussi perspicace que pénétrante. Et leur brillante exploitation confirme que Mathieu Bablet est l’un des auteurs de BD les plus talentueux du moment.
 

 

« Carbone & Silicium », par Mathieu Bablet – éditions Ankama, 22,90 euros