Attentats de janvier 2015 : Comment « Charlie Hebdo » va couvrir « son » procès

MISE EN ABYME « Un écrivain verra des choses qu’un journaliste ne verra pas», confie le rédacteur en chef de « Charlie Hebdo », Gérard Biard, qui a confié la couverture du procès à l’écrivain Yannick Haenel, ainsi qu’au dessinateur Boucq

Aude Lorriaux

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La couverture de « Charlie Hebdo », une semaine après l'attentat.
La couverture de « Charlie Hebdo », une semaine après l'attentat. — Xavier Francolon/SIPA
  • A partir du 2 septembre s’ouvre le procès des complices de l’attentat contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo, en janvier 2015.
  • Comment l’hebdomadaire va couvrir ce procès ? En confiant son suivi à deux personnalités extérieures, mais qui y écrivent régulièrement, l’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur Boucq.
  • « Je sens que je peux recueillir quelque chose pour aider à la compréhension de cette énigme folle : pourquoi un tel massacre, le massacre des innocents ? », confie l’écrivain Yannick Haenel à 20 Minutes.
     

C’est un évènement extraordinaire, impensable pour une rédaction : à partir du 2 septembre, le journal Charlie Hebdo s’apprête à vivre le procès des attentats qui ont coûté la vie à huit membres de sa rédaction en janvier 2015. A la fois comme partie civile, puisque plusieurs membres seront à la barre, mais aussi comme média, qui va, comme tous les autres médias, rendre compte de ce moment judiciaire, si important pour le pays. Mais comment couvrir un tel événement, quand on est à la fois, de fait, juge et partie ?

Le directeur de la rédaction, Riss, a trouvé la parade : demander à deux collaborateurs extérieurs, qui n’étaient pas là au moment de l’attentat, l’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur Boucq, de rendre compte, chaque jour, de cette épreuve. Une solution dans la tradition à « Charlie », comme on l’appelle, puisqu’on y conviait régulièrement des dessinateurs pour rendre compte des procès. « Riss avait couvert le procès Merah, rappelle Gérard Biard, le rédacteur en chef de l’hebdo. Le dessinateur a un regard particulier que n’aura pas un journaliste, c’est du reportage autrement. »

Créer un pas de côté, un décalage

Yannick Haenel est l’auteur de sept romans, et d’autant d’essais et de récits. Il est entré à Charlie Hebdo à la toute fin janvier 2015, à un moment où le journal cherchait à recruter pour remplacer son équipe décimée. Contacté par l’écrivaine Marie Darrieussecq, il dit oui tout de suite, à un moment où beaucoup d’autres préfèrent décliner. Depuis cinq ans, il écrit très régulièrement pour l’hebdo : des chroniques culturelles, des analyses politiques au sens large, mais aussi parfois des reportages.

« Un écrivain verra des choses qu’un journaliste ne verra pas. Un tas de grands reporters étaient d’abord et aussi des écrivains », explique Gérard Biard. « Yannick saura faire ce que Gébé [ancien dessinateur de Charlie Hebdo, mort en 2004] appelait le "pas de côté" », pronostique le rédacteur en chef. « Je ne suis pas chroniqueur judiciaire ni même journaliste et je crois que c’est pour cela qu’ils m’ont choisi, pour qu’il y ait ce décalage », confirme l’intéressé.

Dimension métaphysique familière aux écrivains

Yannick Haenel s’empresse de dire qu’il n’est pas « le porte-parole de Charlie Hebdo » mais plutôt « quelqu’un avec eux, qui pourrait entendre une autre profondeur ». Mais quelle est cette chose que l’écrivain voit, que le journaliste ne voit pas ? Confrontée à cette question, la parole de l’écrivain, conscient de sa mission, se fait plus profonde :

« Le langage est là pour construire. Je sens que je peux recueillir quelque chose pour aider à la compréhension de cette énigme folle : pourquoi un tel massacre, le massacre des innocents ? Il y a une dimension physique et métaphysique qui, je crois, est familière aux écrivains. »

« Je suis requis »

Dans ce lieu qui est le sien, celui « que l’actualité ne comble pas », à sa place d’écrivain, mais aussi de collaborateur devenu proche des victimes, Yannick Haenel espère participer à « l’élucidation » de ce drame terrible, à sa manière, pour comprendre « pourquoi l’humain a besoin de violence ». Il se dit très « honoré » d’avoir été choisi : « Il faudra savoir écouter et trouver les mots pour les autres. Car je le fais pour eux, je suis requis. »

Un « exercice de scrupules, de délicatesse » comme le qualifie l’auteur du livre Les Renards pâles et du plus récent Adrian Ghenie : Déchaîner la peinture, qui pourrait bien se transformer en livre : « Si quelque chose a lieu comme je l’espère "d’humain trop humain" cela débordera peut-être le cadre d’articles. »