Beyoncé, Cardi B, Miley Cyrus… Le film « Mignonnes » (re)pose la question des modèles de stars hypersexualisées

DEBAT « Mignonnes » de Maïmouna Doucouré montre des jeunes filles imitant les twerks et danses hypersexualisées de stars de la pop, avec des effets néfastes pour leur psyché

Aude Lorriaux

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Affiche du film Mignonnes
Affiche du film Mignonnes — Bac Films

Quel est l’effet sur les jeunes filles des modèles de femmes hypersexualisées ? « Dangereux », répond Maïmouna Doucouré dans toutes les interviews qu’elle a données, et son film, Mignonnes, expose, malgré les polémiques autour d’une prétendue apologie de la pédophilie, brillamment ce danger, tout en s’attaquant à un sujet explosif.

Depuis quelques années, des femmes artistes osant montrer leurs formes sans complexes se sont imposées comme des figures populaires auprès de très jeunes filles. L’une des stars de ce genre les plus connues est Beyoncé, qui a vendu des millions d’albums, et a contribué à diffuser un féminisme de l’affirmation sexuelle. Mais ce féminisme ne rassemble pas toutes les militantes des droits des femmes.

« Il y a toujours des débats au sein du féminisme sur ces modèles. Certaines disent qu’on se libère en réintégrant des codes stéréotypés, d’autres disent que la liberté c’est d’arrêter d’être sexy et de vouloir plaire aux hommes », commente Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes. En 2016, l’autrice féministe Chimamanda Ngozi Adichie, qui avait inspiré une des chansons les plus célèbres de Beyoncé elle-même, Flawless, avait elle-même déclaré : « Le féminisme de Beyoncé n’est pas le mien (…) [il] donne une trop large place à la nécessité d’avoir un homme à ses côtés. »

Des fillettes qui ont pris confiance en elles

La chanteuse Beyoncé a permis à des millions de jeunes filles d’envisager un futur, de se rêver cheffes de bande, de se sentir enfin reconnues et écoutées, de s’imaginer riches et célèbres. Cet écho est audible jusque dans l’Hexagone, où la reine de la pop est l’une des figures les plus inspirantes des toutes jeunes femmes. Dans un sondage Yougov effectué en 2018 sur les personnalités féministes préférées des Français et Françaises, Beyoncé arrivait en seconde position parmi 17 choix possibles auprès des jeunes femmes de 18-24 ans.

Avoir des modèles de femmes noires puissantes a eu un impact très positif sur les fillettes noires, comme l’a démontré dernièrement une étude du Girls Leadership Institute, passée relativement inaperçue en France. Parmi tous les groupes raciaux (au sens sociologique), les jeunes filles noires étaient les plus nombreuses à s’affirmer comme cheffes. Près de la moitié d’entre elles se reconnaissait dans la phrase « Je suis une leadeuse ». Et l’un des facteurs-clés selon cette étude est justement l’importance des « role models ».

Surenchère

Mais les épigones de Beyoncé, comme Miley Cyrus et Nicki Minaj, ont pratiqué une surenchère dans la sexualisation. La concurrence sur ce créneau de l’affirmation sexuelle est telle qu’il faut aller toujours plus loin dans l’explicitation sexuelle. Le dernier single de Cardi B et Megan Thee Stallion, Wap, en est un exemple typique, les paroles valorisant une forme de prostitution : « Mets cette chatte sur ton visage/Rentre ton nez comme une carte bancaire. »

Dans Mignonnes, on voit la bande de jeunes filles se passer des vidéos de femmes dansant dans des poses lascives, voire explicitement sexuelles, à la manière du twerk de la chanteuse Miley Cyrus. On les voit aussi s’extasier et être surprises des milliers de likes [« j’aime »] qu’elles récoltent en postant ces vidéos où elles imitent ces chanteuses, posant la question de la responsabilité de leurs « followers » [abonnés à un compte] sur ces réseaux sociaux.

« Cri d’alarme »

« Pendant la préparation, j’ai vu des filles de 13 ou 14 ans suivies par 400.000 personnes, juste parce qu’elles postent des photos d’elles en string. Ça implique une nouvelle forme de construction de l’estime de soi, très fragile, fondée sur du virtuel, un nombre de likes ou de followers. Mignonnes est un cri d’alarme », explique la réalisatrice Maïmouna Doucouré ans une interview à Paris Match.

Que des jeunes filles suivent l’exemple de Beyoncé ou de Cardi B n’est pas la faute de ces artistes, qui n’ont pas demandé à ce que leurs fans soient autre chose que des adultes, mais c’est un fait que beaucoup de très jeunes femmes suivent ces exemples, et que certaines chanteuses commencent à réaliser l’effet néfaste que peuvent avoir leurs danses sur le développement psychologique de ces très jeunes filles, comme l’a reconnu la chanteuse Cardi B en 2017.

Responsabilité des abonnés et des marques

Faut-il pour autant blâmer ces artistes, qui sont aussi des modèles pour des femmes adultes, dont la sexualité a été longtemps stigmatisée ? « Les corps des femmes noires sont représentés de manière négative. Pour elles, affirmer une forme de sexualité c’est libératoire : on ne peut pas décorréler cela du fait qu’elles ont longtemps été privées de parole sur leurs corps et sexualité. On ne peut pas accuser des individus féminins d’être à l’origine d’un phénomène global comme le patriarcat. Les Etats-Unis organisent des concours de mini-miss par exemple, l’hypersexualisation des ado n’est pas le fait de Beyoncé. Et il ne faut pas oublier que sur scène Beyoncé fait acclamer le mot féminisme par des jeunes filles. Ce que montre le film c’est l’impact des réseaux sociaux et l’engrenage de la course aux likes. C’est la responsabilité des followers qui encouragent ces jeunes filles à se dénuder », commente Rokhaya Diallo, journaliste et essayiste.

« Jamais j’ai pensé que Beyoncé ou Miley Cyrus déclenchaient des problèmes d’hypersexualisation. L’hypersexualisation c’est le regard des adultes. Le problème n’est pas que les petites filles prennent des poses, le problème c’est de regarder ces mimes comme du sexuel. Les premiers responsables de l’hypersexualisation, ce sont les pédocriminels et les marques qui veulent vendre des soutiens-gorges pour des gamines qui n’ont pas de poitrine », abonde la militante féministe, cofondatrice de Nous Toutes, Caroline De Haas.

Le problème n’est pas tant la popularité de ces modèles de femmes hypersexualisées, que le fait qu’ils ne soient pas ou si peu contrebalancés pour l’instant par d’autres modèles sans cette hypersexualisation, estime aussi Rokhaya Diallo. Un constat que fait également la réalisatrice de Mignonnes dans Paris Match : « Il y a très peu de modèles de réussite pour les petites filles… La plupart sont des femmes hypersexualisées qui ne se définissent qu’à travers leur corps. Il faut maintenant qu’on leur offre d’autres exemples : des femmes ingénieures, ministres, présidentes, et le cinéma peut aider à cela. »