Elle explique le « mansplaining » et le sexisme avec des tableaux du XVIIe siècle

MECSPLICATION Sur Twitter et Instagram, Nicole Tersigni se moquait gaiement des hommes en inventant des légendes à des tableaux du XVIIe siècle. Elle en a fait un livre  

Aude Lorriaux

— 

« Je vois bien que vous êtes très occupée, mais il fallait que je vous dise que vous seriez tellement plus jolie si vous vouliez sourire » (Market Gossip, Jean Henri de Coene, 1827)
« Je vois bien que vous êtes très occupée, mais il fallait que je vous dise que vous seriez tellement plus jolie si vous vouliez sourire » (Market Gossip, Jean Henri de Coene, 1827) — Chronicle Books / Rijksmuseum
  • Un jour, excédée par un homme qui expliquait à une femme sa propre blague, Nicole Tersigni a posté l’image d’un tableau du XVIIè siècle, avec cette légende: « Peut-être que si je sors mon sein, ils vont arrêter de m’expliquer ma propre blague. »
  • Le succès a été total, si bien qu’aujourd’hui elle a fait de ses tweets un livre, Men to Avoid in Art and Life (« Les hommes à éviter dans la vie et dans l’art »), à paraître le 25 août chez Chronicle Books.
     

C’est un couple qui discute dans un salon, sur deux fauteuils d’osier. L’homme en costume noir, cigarette à la main droite, est de dos, le corps penché en avant. La femme, en robe grise, est en retrait, le corps en arrière, la main gauche appuyée sur le front. Le tableau, peint à la fin du XIXe siècle, est de Simon Glücklich, et suggère mille interprétations. Mais la légende ajoutée par l’autrice Nicole Tersigni le rend tout à fait explicite, et drôle : «  Laissez-moi vous expliquer votre propre vie ».

C’est la première reproduction du livre Men to Avoid in Art and Life (qu’on pourrait traduire par « Les hommes à éviter dans la vie et dans l’art »), à paraître le 25 août chez l’éditeur états-unien Chronicle Books (pour l’instant uniquement en anglais). Un livre qui reprend les tweets inventifs et à mourir de rire de Nicole Tersigni, alias@nicsigni sur Twitter.

Comment l’idée lui est venue

Des œuvres d’art transformées en mèmes féministes, bons pour l’égalité entre femmes et hommes et agréables aux zygomatiques : c’est il y a un an, sur les réseaux sociaux, que Nicole Tersigni a inventé ce concept. « Ce jour-là j’étais fatiguée et stressée, et j’ai vu un gars expliquer à une femme sa propre blague, raconte-t-elle à 20 Minutes. C’est quelque chose qui m’est arrivé un nombre incalculable de fois en ligne. J’ai eu envie de m’en moquer, alors j’ai tapé sur Google "femme encerclée par des hommes" (ce qui est ce que je ressens parfois, à la fois en ligne et hors ligne) et j’ai vu une image d’une femme tenant son sein nu, encerclée par des hommes. Et j’ai pensé que c’était vraiment parfait ».

L’humoriste en herbe ajoute au tableau de tableau de Jobst Harrich cette légende : « Peut-être que si je sors mon sein ils vont arrêter de m’expliquer ma propre blague ». Son tweet récolte près de 100.000 likes et retweets.

Cinq types d’hommes

Quelques jours plus tard, on lui propose d’écrire ce livre, où sont décortiquées cinq figures d’hommes vraiment fatigants :

  • Le « Mansplainer » qu’on pourrait traduire par le Mecsplicateur : celui qui « mansplaine », qui apprend à une femme une chose qu’elle connaît parfaitement, en faisant mine de la connaître mieux qu’elle.
  • Le « Patronizer » qu’on pourrait traduire par « L’infantilisateur paternaliste » : il décrédibilise les femmes en les renvoyant à leur corps et à leurs émotions.
  • « L’humoriste » (« Comedian ») qui après un trait sexiste affirme que « c’était une blague », ou qui utilise son mauvais humour pour vous harceler. « C’est le gars qui vous dit de vous calmer quand vous ne riez pas à ses blagues sexistes, racistes ou grossophobes. Ou qui s’exclame : « Tu n’as vraiment aucun sens de l’humour ! » Il y avait plein de types comme cela dans les milieux que j’ai fréquentés et c’est fatigant. Au moins s’ils étaient drôles ! », commente l’autrice.
  • Le « Concern Troll », qu’on pourrait nommer en français le « Troll faussement bienveillant », donne quant à lui des conseils sous des airs faussement bienveillants. Il ressemble assez à « l’Infantilisateur paternaliste » : « La différence principale est qu’un "Concern Troll" utilise des arguments factices pour vous critiquer et vous rabaisser (en vous disant par exemple qu’il est d’accord sur le fond mais que votre ton en colère risque de vous mettre à dos le public). Alors que le "Patronizer" utilise vos émotions contre vous », explique Nicole Tersigni.
  • Enfin « L’expert en sexualité féminine » (« Sexpert »), qui pense connaître mieux que vous la sexualité féminine.
« Vous avez beau avoir un doctorat en la matière, moi je vois écrit dans l'article Wikipedia que je viens de survoler... » (
« Vous avez beau avoir un doctorat en la matière, moi je vois écrit dans l'article Wikipedia que je viens de survoler... » ( - Chronicle Books / The Metropolitan Museum of Art

« Si vous voulez dire la vérité aux gens, faites-les rire »

Comme on pouvait s’y attendre, Nicole Tersigni ne fait pas rire tout le monde. Des hommes vexés ont essayé de lui fermer le clapet. Mais bonne nouvelle, « il y a eu aussi plein d’hommes qui ont défendu le livre, qui l’ont trouvé super-drôle, se sont reconnus dedans et ont promis qu’ils allaient essayer d’être plus conscients de ces comportements à l’avenir ».

Féminisme et humour étant deux grandes passions de Nicole Tersigni, les combiner lui est venu assez spontanément. Elle a pendant longtemps pris des cours d’improvisation théâtrale, raconte-t-elle, où elle a appris à manier les ressorts comiques. Elle a aussi une expérience de militante de la cause des femmes, comme bénévole à l’Association Chrétienne des Jeunes Femmes.

« L’humour a toujours été mon moyen le plus habituel de dénouer des situations gênantes ou malaisantes », commente l’autrice. Qui ajoute : « Faire rire quelqu’un, c’est une manière de mieux faire passer les critiques, déguisées en blagues. » Comme le disait un grand écrivain, « si vous voulez dire la vérité aux gens, faites-les rire, sinon ils vous tueront. »

Couverture du livre « Men to Avoid in Art and Life » (« Les hommes à éviter dans la vie et dans l’art »), à paraître le 25 août chez Chronicle Books. — Chronicle Books
Couverture du livre « Men to Avoid in Art and Life » (« Les hommes à éviter dans la vie et dans l’art »), à paraître le 25 août chez Chronicle Books. — Chronicle Books - Chronicle Books