Notre-Dame de Paris : « Macron entérine un travail de fond », juge le vice-président de la Fondation du patrimoine

INTERVIEW Bertrand de Feydeau, vice-président de la Fondation du patrimoine, revient sur la décision de l’exécutif de reconstruire la flèche de Notre-Dame de Paris à l’identique.

Propos recueillis par Marjorie Le Meur

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La flèche de Notre-Dame lors de l'incendie en avril 2019.
La flèche de Notre-Dame lors de l'incendie en avril 2019. — AFP
  • Macron décide de restaurer la flèche de Notre-Dame de Paris à l’identique.
  • « Une décision intéressante sur un plan historique et technique », estime Bertrand de Feydeau, vice-président de la Fondation du patrimoine.
  • Selon le spécialiste, « la rapidité du chantier est souhaitable car l’édifice est très fragilisé ».

Son incendie au cœur de Paris avait ému l’ensemble de la planète en avril 2019. Les mois suivants, un interminable débat autour de sa reconstruction n’a cessé de déchaîner les passions. Rétablir la même architecture ou la moderniser ? Le verdict est tombé jeudi : la flèche de Notre-Dame retrouvera bel et bien la même allure. Bertrand de Feydeau, vice-président de la Fondation du patrimoine, explique cette décision à 20 Minutes.

Selon vous, pourquoi Emmanuel Macron a-t-il décidé de « ressusciter » la flèche de Notre Dame ? Quelle symbolique recouvre ce choix ?

Cette décision a été prise sur une recommandation unanime de la Commission nationale de l’architecture et du patrimoine qui s’est tenue hier. Emmanuel Macron a donc entériné une proposition structurée autour d’un travail de fond effectué par les services des monuments historiques. Toute la connaissance autour de la cathédrale, tout le travail de Viollet-le-Duc ont été consultés. Il me semble légitime d’avoir interrogé la possibilité d’un geste contemporain sur la cathédrale.

En l’occurrence, ce qui a été proposé par l’architecte en chef à savoir s’appuyer sur le travail de Viollet-le-Duc permet de remettre à l’honneur l’architecture gothique oubliée voire décriée au XVIIe et XVIIIe. Restituer la flèche à l’identique n’est pas seulement une proposition affective mais une décision intéressante sur un plan historique et technique.

Pourtant, reconstruire une flèche plus contemporaine n’aurait-il pas permis de représenter une France à la fois moderne et audacieuse ?

On peut le faire autrement ! Mettre un élément de modernité sur un édifice aussi beau et accompli, c’est une idée qui n’est certes pas contraire à l’esprit des origines mais qui, sur le plan de la réalisation, est extrêmement délicate. Par exemple au Louvre, lorsque l’ensemble de la restructuration du musée a été pensé, le bâtiment lui-même n’a pas été touché. Pourtant, il y a bien un geste très contemporain établi avec la pyramide. Il faut imaginer des cheminements qui permettent de restituer toute l’histoire de ce quartier, y compris jusqu’à la Sainte Chapelle qui aujourd’hui est difficilement accessible. On peut penser quelque chose qui soit très beau, très moderne : par exemple, les publics qui viennent sans forcément connaître la culture occidentale, il serait intéressant de leur expliquer ce qui s’est passé en Europe à ce moment-là.

Pensez-vous que l’utilisation de matériaux contemporains aurait représenté un risque pour l’édifice d’ici plusieurs années ?

C’est difficile à dire. On s’aperçoit que les techniques utilisées s’inscrivent dans la philosophie du développement durable ancrée dans notre société actuelle. Rétablir une charpente en chêne c’est une des techniques les plus efficaces et les plus respectueuses de l’histoire mais aussi de cet esprit de la durabilité qui anime notre société. Charpente en acier ou en béton, je ne suis pas sûr que ces matériaux soient adaptés à la souplesse requise de l’édifice. La cathédrale est un édifice élevé, qui prend le vent. Si vous mettez des matériaux plus solides, qui introduisent des éléments très rigides dans une structure assez souple, ce n’est pas forcément une bonne idée.

Mais, réutiliser du bois n’est-ce pas risquer de nouveaux incendies ?

Le traitement du bois est largement au point. Une fois traité, il n’est pas plus exposé à l’incendie que le béton ou l’acier. L’acier par exemple se déforme avec des chocs thermiques. Le bois propose des caractéristiques très satisfaisantes par rapport au risque d’incendies justement. Et, ce qui est remarquable en France, c’est qu’on a gardé nos savoir-faire. Par rapport à l’entretien de l’ensemble du patrimoine par exemple, le chantier de la cathédrale va être un lieu de transmission des savoirs à toute une génération et ce serait dommage de perdre cette occasion. De même, en termes de mise en œuvre, ce n’est probablement pas plus coûteux que de faire appel à des matériaux contemporains. La charpente de la cathédrale par exemple, c’est comme un mikado : des pièces qui s’emboîtent les unes dans les autres, taillées en atelier, et si le chantier est bien organisé, c’est un processus assez rapide.

Justement, pensez-vous que les travaux peuvent être réalisés dans le temps imparti, soit cinq ans ?

La rapidité du chantier est souhaitable. L’édifice est très fragilisé. Le poids de la toiture vient conforter l’ensemble, c’est ce qui permet de résoudre de façon harmonieuse toutes les forces qui s’exercent sur la structure. Ensuite, on a les technologies pour réaliser ce chantier dans des délais maîtrisés, à condition que des obstacles exogènes ne viennent pas ralentir le chantier. Concernant essentiellement la flèche, plusieurs éléments entrent en compte comme les statues en cours de restauration. Mais, je pense que l’essentiel – c’est-à-dire la restitution de l’équilibre global de l’édifice via la toiture – est possible dans les délais.