Mort d’Ennio Morricone : Du western spaghetti à « La cage aux folles », un style inimitable

MUSIQUE «Il Maestro» est décédé à 91 ans, le style unique d'Ennio Morricone aura influencé des générations de compositeurs, et marqué tous les genres du cinéma

V. J.

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Ennio Morricone est décédé ce 6 juillet 2020.
Ennio Morricone est décédé ce 6 juillet 2020. — Rodrigo Jimenez/EFE/SIPA

« Le compositeur italien qui a écrit "ah-ee-ah-ee-ah", le thème du Bon, la Brute et le Truant ». Ah-ee-ah-ee-ah ? Vraiment ? Si le Washington Post est à la limite du troll avec sa nécrologie d’Ennio Morricone, décédé ce lundi à 91 ans, il y a du vrai. La musique d'« Il Maestro », comme il fallait l’appeler en interview, est reconnaissable entre toutes, dès les premières notes, sifflements, sons… Comme l’écrit Le Monde : « Son style unique était un mélange atypique de mélodies entêtantes et d’arrangements insolites à l’aide de sifflements, percussions et bruits réels les plus divers ». Pas mieux.

« Une source d’inspiration constante, comme un membre de la famille »

Depuis l’annonce de sa mort, chacun, anonyme comme personnalité, y va de son hommage, de son morceau préféré : l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest bien sûr, mais aussi le thème de Mission de Roland Joffé, le sautillant Mon nom est personne, l’oublié L’Exorciste 2, sans oublier son travail pour le réalisateur français Henri Verneuil. « J’ai découvert Ennio Morricone quand j’étais enfant grâce à la musique du Casse d’Henri Verneuil que j’écoutais en boucle sur 45 tours, témoigne notre journaliste cinéma Caroline Vié. Il est le premier compositeur de musiques de films dont j’ai connu le nom. »

Ennio Moriconne était la musique de film, de par l’influence qu’il a eu sur des générations de compositeurs (Jean-Michel Jarre parle d'« une source d’inspiration constante, comme un membre de la famille ») et de par la richesse de ses compositions, qui ont résonné en chacun de nous et créé un lien spécial, intime, entre lui et le public.

De Sergio Leone à Son Goku

De sa collaboration avec Sergio Leone et de son rôle dans le western spaghetti, tout a déjà été dit et écrit. Le nom et la musique de Morricone sont étroitement liés à l’un comme à l’autre. En plus de la trilogie du Dollar, il a participé à faire des trois Il était une fois des légendes du cinéma. Et le western en général, et spaghetti en particulier, ne sera pas le même sans lui, avec de nombreux films, du culte Mon nom est personne à ceux de Sergio Corbucci (Django, Le Grand silence), en passant par Les Huit Salopards.

Quentin Tarantino avait déjà utilisé sa musique, tirée d’autres films, dans Kill Bill, Inglourious Basterds ou Django Unchained, avant que son rêve devienne réalité, avec un Oscar de la meilleure bande originale à la clé. En revanche, Ennio Morricone regrettera de ne pas avoir composé pour Clint Eastwood, réalisateur. « J’ai raté une grande opportunité et je le regrette fortement, expliquait-il à la BBC en 2014. Quand Clint m’a appelé, j’ai dit non mais pas à cause de ses films. Par espect pour Sergio Leone. » Un internaute rappelle aussi, à raison, qu’il y a du Ennio Morricone jusque dans Dragon Ball Z. Vous ne verrez plus le combat entre Goku et Broly comme avant.

Les frissons de l'angoisse

« Je ne souhaite pas m’exprimer au sujet de Sergio Leone. » Le message est clair, en préambule d’une interview dans Le Figaro pour un concert à Bercy en 2014. Ennio Morricone en a marre qu’on résume sa carrière aux westerns et à Sergio Leone. « Ma production pour les westerns, c’est peut-être 7,5 à 8 % de tout ce que j’ai fait », précisait-il encore en 2007 à Reuters. Il faut dire qu’il a également participé à la grandeur d’un autre genre très codifié : l’horreur, le fantastique. Tout d’abord dans son pays d’origine avec les films de Lucio Fulci (Les Maniaques), Mario Bava (Danger : Diabolik) et Dario Argento (L’oiseau au plumage de Cristal), mais aussi à l’international avec The Thing de John Carpenter, L’Exorciste 2 de John Boorman ou Mission to Mars de Brian De Palma.

Même si Hollywood lui offre une villa, le compositeur préférera rester sur le bon vieux continent, et collaborer avec plusieurs réalisateurs français. Dès 1967 et La Bataille de San Sebastian, il travaille avec Henri Verneuil, une relation fructueuse de plusieurs chefs d’oeuvres : Le Clan des Siciliens, Le Casse, Peur sur la ville, I… come Icare. Plus étonnant, et moins connu, sa collaboration avec Francis Girod (Le Trio Infernal, René la Canne, La Banquière), un film de Philippe Labro (Sans mobile apparent) ou encore… la trilogie La cage aux folles !

Avec tous les plus grands, sauf Kubrick

Don Siegel, Pier Paolo Pasolini, Yves Boisset, Samuel Fuller, Pedro Almodovar, Mike Nichols, Roman Polanski et même Terrence Malick sur Les Moissons du ciel, il serait plus simple de faire la liste des cinéastes avec lesquels il n’a pas travaillé. Il y en a bien un, et c’est le grand regret du musicien : Stanley Kubrick. Le réalisateur de 2001 et Spartacus l’a contacté pour signer la musique d’Orange mécanique, mais il était déjà engagé sur Il était une fois la Révolution de Sergio Leone et a dû décliner. Selon les versions, c’est même Leone qui n’aurait pas voulu le libérer.

« Il Maestro » aura touché à tous les genres de cinéma et de musique (il a également collaboré avec Chet Baker et Mireille Mathieu). Sur sa musique, ses collaborations, sa « recette », il détaillait au Monde en 2006 que « les situations varient, d’autant que je suis stimulé par des genres de film très divers. Là, je dois écrire une musique pour un producteur pressé. Je n’ai eu le temps de lire que 50 pages du scénario. Sinon, on me donne généralement le film un mois avant le montage. Ma musique est souvent meilleure quand je ne vois pas les images ».