Kanye West peut-il être élu président des Etats-Unis ?

RAP La star américaine du rap Kanye West a annoncé dans un tweet être « candidat à la présidence des Etats-Unis »

A.L.

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Kanye West le 9 février 2020, à une fête organisée pour les Oscars, à Beverly Hills, Los Angeles, en Californie.
Kanye West le 9 février 2020, à une fête organisée pour les Oscars, à Beverly Hills, Los Angeles, en Californie. — Image Press Agency/Sipa USA/SIPA

« Nous devons maintenant accomplir la promesse de l’Amérique en ayant confiance en Dieu, en unifiant nos visions et en construisant notre avenir. Je suis candidat à la présidence des Etats-Unis ! ». La déclaration pourrait sembler provenir d’un candidat républicain issu de la « Bible Belt », mais elle émane de Kanye West, rappeur médiatique intégré par son épouse à la très people famille des Kardashian.

Ce n’est pas la première fois que Kanye West fait une telle déclaration. En 2005, un de ses albums y faisait une brève allusion, et 10 ans plus tard, lors de la cérémonie des MTV Video Awards, il a formellement annoncé son intention de concourir en 2020. Intention répétée un an plus tard dans la chanson Facts : « 2020, I’ma run the whole election, yah ! » (« 2020 je gagnerai l’élection ! »).

Mais dans les années suivantes, à la faveur d’un rapprochement avec Donald Trump, Kanye West avait déclaré vouloir concourir plutôt pour 2024, quand l’actuel président des Etats-Unis aurait usé tous ses mandats possibles. A quoi est donc dû ce changement de date, et cette candidature est-elle sérieuse ?

Un engagement flou

Se poser cette question c’est d’abord examiner la personnalité de Kanye West lui-même, et ses engagements, qui apparaissent pétris de contradictions. Prenons son engagement contre le racisme. Le rappeur s’est fait remarquer dès 2010 lorsqu’il participe à une campagne de boycott de concerts en Arizona, pour protester contre une loi anti-immigration. Dernièrement, il a aussi donné deux millions de dollars aux familles de George Floyd, Ahmaud Arbery et Breonna Taylor, une Américaine et deux Américains noirs tués par la police, et a même été aperçu dans une manifestation du mouvement Black Live Matters à Chicago, sa ville natale. Son tout dernier clip, Wash Us In The Blood, comprend d’ailleurs des images des récentes manifestations anti-racisme.

Mais Kanye West, c’est aussi celui qui a protesté contre le choix de la militante contre l’esclavage Harriet Tubman sur le futur billet de 20 dollars (« Pourquoi ne mettez-vous pas Michael Jordan sur le billet de 20 dollars ? ») et qui a ensuite qualifié l’esclavage de choix (« On entend parler de l’esclavage qui a duré 400 ans. Pendant 400 ans ? Ça ressemble à un choix »). « Ce n’est pas un activiste de Black Live Matters, il ne fait pas partie du mouvement des droits civiques », estime Olivier Richomme, maître de conférences HDR de civilisation américaine à l’université Lumière Lyon-2. « Il n’y a pas de message politique dans Wash Us In The Blood, cela représente plus un opportunisme, on a l’impression qu’il surfe sur la vague George Floyd », complète Marie Cécile Naves. La politiste estime que, contrairement à la pop-star Beyoncé par exemple, il n’est « pas du tout dans une posture en faveur des noirs ou de l’émancipation ».

Surtout Kanye West a un comportement trop « erratique » et instable pour que sa candidature soit jugée sérieuse, estime Nicole Bacharan, ​spécialiste de la société américaine. « Il est à moitié barge, aucune crédibilité, il a des casseroles à n’en plus finir », juge de manière encore plus cash Olivier Richomme. Il est vrai que le rappeur a souvent défrayé la chronique pour ses problèmes psychiatriques et de drogue.

Coup de com’?

Pour tous les spécialistes des Etats-Unis que nous avons interviewés, sa candidature paraît tellement incongrue qu’il est légitime de se demander si elle ne cache pas un coup de com. Une publicité qui coïncide en tout cas parfaitement avec la sortie de son single quatre jours plus tôt, qui annonce un nouvel album, God’s Country. A paraître juste avant la présidentielle, prévue en novembre ?

« Je ne sais pas si c’est un véritable calcul politique ou juste du business », se demande Marie Cécile Naves, autrice de nombreux livres sur les Etats-Unis et sur Donald Trump. « On a du mal à voir la cohérence d’un engagement, on a l’impression qu’il fait des coups », s’interroge la politologue, qui juge qu’en plein mouvement antiraciste, son positionnement politique, alors qu’il « est contraint de soutenir Black Lives Matters car la jeunesse noire lui achète des disques », apparaît plus comme un « opportunisme commercial ».

« Il n’a aucune chance »

Coup de com ou engagement sincère, la candidature de Kanye West a très peu de chances d’aboutir, jugent les quatre spécialistes que nous avons interviewés, tout d’abord parce que le système électoral aux Etats-Unis est façonné par un bipartisme important et un système de primaires, dans lequel le rappeur n’est pas du tout inséré.

« C’est farfelu, une campagne ça passe par des primaires, il ne peut pas faire campagne dans tous les états, ça n’est même pas une candidature de témoignages », juge ainsi l’historien des Etats-Unis François Durpair. Dans l’Histoire des Etats-Unis, rares ont en effet été les indépendants à s’être jetés dans la campagne présidentielle. Ce fut le cas en 1992 et 1996, avec le milliardaire Ross Perot, mais « il s‘était préparé très longtemps l’avance », précise l’historien.

« Il n’a aucune chance », estime aussi Olivier Richomme, qui qualifie la candidature du rappeur d’« épiphénomène qui aura très peu de conséquences ». Nicole Bacharan et Marie Cécile Naves font toutes les deux remarquer qu’il est déjà trop tard dans certains Etats pour déposer sa candidature ». L’autrice de Le monde selon Trump est cependant prudente : « Quelqu’un qui se présente en juillet 2020 avec seulement de l’argent et le soutien d’Elon Musk, je ne vois pas bien sa place le jour du vote. Mais en 2016, je pensais que Trump ne pourrait être élu, cela a diminué mes certitudes… »
 

Un alter ego de Trump

Kanye West ressemble en tout cas en de nombreux points à l’homme du coup de poker de 2016, Donald Trump. Ce sont deux spécialistes du buzz, accros à Twitter, adeptes d’une « virilité brutale et réactionnaire », stars de la téléralité, avec une immense notoriété et de la fortune, « des élements qui aident à démarrer une campagne » selon Nicole Bacharan.

En ce sens, la candidature de Kanye West est surtout symbolique de l’état actuel de la société et de la vie politique américaines, où « la candidature de Trump a donné le sentiment que tout était possible » selon la politologue. Qui ajoute même : « Cela prouve que ce pays est devenu totalement fou ». Un constat approuvé par Marie Cécile Naves, qui observe un mélange de genres entre business et divertissement qui pose question mais « s’inscrit dans l’Amérique trumpiste ».

Kanye West, futur président des Etats-Unis ? Peu probable, selon Olivier Richomme, mais sa candidature risque d’ajouter encore « plus de chaos à la situation politique ».