Complot : Sommes-nous condamnés à vivre dans un monde de plus en plus conspirationniste ?

LA VERITE EST AILLEURS Les théories du compot ont explosé pendant le crise du coronavirus

Laure Beaudonnet

— 

Illustration fake news
Illustration fake news — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Le conspirationnisme se nourrit de la peur et de la défiance, avant de creuser la défiance.
  • Dans un monde où les réseaux sociaux mettent en valeur les contenus sensationnalistes qui provoquent des réactions, les théories du complot ont encore de beaux jours devant elle.
  • Va-t-il falloir faire une croix sur la vérité ? C’est bien possible.

Les théories conspirationnistes n’ont jamais fait autant d’adeptes. Les réseaux sociaux et la défiance envers le pouvoir en place leur ont rendu la vie facile. La crise du coronavirus n’a pas été épargnée par les fake news et les théories du complot en tout genre : le Covid-19 se propagerait grâce à la 5G, il aurait été fabriqué dans un laboratoire, il serait destiné à un puçage électronique… Dans une société où les fake news circulent à une vitesse folle sur les réseaux sociaux, la société est-elle condamnée à être de plus en plus conspirationniste ?

Les récits fantasmagoriques sur la réalité ont toujours existé et il n’y a pas de raison de les voir disparaître de sitôt. « Si vous remontez à l’époque de la peste noire au XIVe siècle, c’était les juifs qui empoisonnaient les puits », pointe Thomas Huchon, journaliste, réalisateur et spécialiste des questions numériques. Seule différence : les réseaux sociaux ont offert à ces rumeurs un terrain de jeu plus favorable. Les théories du complot se transmettent et se démultiplient quasi instantanément. 

Un millefeuille argumentatif

« Un peu comme une serre pour des plantes, Internet leur offre la possibilité de se constituer, explique Rudy Reichstadt, fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme. Les théories du complot fonctionnent sous la forme d’un millefeuille argumentatif. Si la théorie est sophistiquée, elle va mobiliser un très grand nombre d’arguments empruntés à des champs variés de la connaissance, parfois les arguments peuvent être contradictoires entre eux, mais l’important c’est que, pris ensemble, ils produisent un effet d’intimidation intellectuelle ». En écoutant la théorie, on se dit : « ça ne peut pas être faux ».

Tandis que le Web donne plus facilement accès aux connaissances qu’avant, les réseaux sociaux ont été conçus pour s’adresser à nos émotions. Que ce soit Facebook ou YouTube, ces plateformes mettent en valeur les contenus les plus « engageants », qui créent des réactions. Le principe est simple : plus une publication fait réagir, plus elle est partagée et plus elle est mise en valeur. Et la plupart des gens réagissent à la peur et à l’indignation.

« Vous appuyez sur le cerveau reptilien, c’est-à-dire la partie de notre câblage la plus basique. (…) Il existe trois catégories de contenus qui déclenchent ces réactions : le discours de haine, la désinformation et les théories du complot », analysait en septembre 2019 Roger McNamee, ancien proche de Mark Zuckerberg, désormais repenti, et auteur de Facebook, la catastrophe annoncée. « Tant qu’on accédera à l’information en faisant un usage permanent du clivage et de la colère, j’ai tendance à croire que ça va empirer », confirme Thomas Huchon.

Pourquoi sommes-nous tant attirés par ces théories et que provoquent-elles en nous ? Tout d’abord, elles sont rassurantes. « Lorsqu’on est placé dans une situation d’incertitude ou de sidération, il y a une perte de contrôle qui est corrélée à une plus forte adhésion aux théories du complot », décrit Rudy Reichstadt. Se dire qu’il suffit de détruire les méchants pour résoudre le problème du coronavirus, par exemple, est plus rassurant que d’imaginer qu’il s’agit d’une maladie dont on ne connaît pas l’origine. Ces théories viennent apporter des réponses définitives. « On clôture le champ du questionnement et d’une certaine manière ça nous apaise », remarque Rudy Reichstadt. Elles donnent du sens à ce que l’on vit.

« Depuis l’avènement d’Internet et de l’information plus libre, il y a une mise au jour de tout un tas de scandales sanitaires, industriels, de mensonges d’Etat, les écoutes de la NSA, l’omerta en Chine sur les Ouïghours…, pointe Thibaut Nguyen, directeur du département Tendances et Prospective chez Ipsos, pour expliquer le climat de méfiance. L’idée que les puissants nous mentent se conjugue à un avenir de plus en plus sombre qui génère beaucoup de peurs, et la peur demande souvent, en exutoire, de trouver des coupables ». Un grand nombre de séries à succès mettent en scène le complot. Stranger Things, Westworld, Arès« On découvre de saison en saison qu’une puissance tire les ficelles derrière une puissance qui tire les ficelles », observe Thibaut Nguyen. Ce qui donne un terreau favorable à l’idée que la vérité est ailleurs.

La défiance comme symptôme

La défiance par rapport à une parole officielle (scientifique, politique, médiatique), selon Rudy Reichstadt, n’explique pas tout. « Et certainement pas que des gens se mettent à croire et prendre pour argent comptant des sources d’information qui n’en sont pas et qui sont mille fois plus vérolées que des médias classiques », déplore-t-il. D’autant que, selon lui, il est rare qu’un mensonge d’Etat ne soit pas révélé au grand jour. « On finit par le savoir grâce à des journalistes qui font leur travail, et pas grâce à des gens connectés sur Facebook », ironise-t-il.

Les théories du complot sont autant un symptôme de la défiance qu’un agent actif du creusement de cette défiance. « C’est un phénomène de crédulité : on a envie de croire », poursuit Rudy Reichstadt. Il n’est plus question d’esprit critique, bien au contraire. « Douter de tout ou tout croire, ce sont des solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir », confirmait (avec un siècle d'avance) le philosophe des sciences Henri Poincaré.

Et ça ne va pas s’arranger. Dans une société de l’information rapide, avec des techniques de manipulation de l’image de plus en plus sophistiquées, on est laissés devant la croyance. Avec l’apparition de nouvelles formes narratives comme les deepfakes, le monde passe un cran dans les capacités de trucage de l’information. Ces nouvelles formes d’infox permettent de faire dire ce que l’on veut à une personnalité, avec son exacte gestuelle et tonalité de voix, grâce à l’intelligence artificielle. Comment croire une information s’il n’est plus possible de la distinguer d’une fake news ?

L’illusion du savoir

A ce train-là, il va peut-être falloir accepter de faire une croix sur la vérité. « On va vers un monde qui se fragmente, prévoit Thibaut Nguyen. On est en train de se replier sur des communautés, qu’elles soient à l’échelle de la nation, transnationales ou virtuelles. Chaque communauté va inventer sa légende ou sa vérité et son explication du monde », anticipe-t-il avant de prendre l’exemple de la religion.

« On a vécu des siècles autour de l’idée que Dieu existe. On a dirigé une communauté autour d’une vérité que personne ne pouvait prouver ». En forçant le trait, on pourrait le comparer à une théorie du complot admise qui avait le mérite de fédérer beaucoup de monde. « On passe d’une société où la vérité venait du haut, le pape ou le gouvernement imposait une vision, à un monde où plusieurs vérités vont coexister », conclut-il. Tout conduit à une multiplication des vérités, sauf si un futur autoritaire se dessinait avec une reprise en main de l’information par le pouvoir. Et en même temps, comment imaginer le maintien d’une démocratie où cohabitent des populations qui ne partagent plus le même réel ?

Certains réseaux sociaux tentent d’agir sur la propagation des fake news. Twitter est en train de tester une nouvelle fonctionnalité qui suggère aux utilisateurs de lire un article s’ils ne l’ont pas ouvert, avant de prendre la décision de le retweeter. Avant cela, Twitter avait annoncé se lancer dans la lutte contre les photos et vidéos « falsifiées », en étiquetant ou en retirant ces contenus.