« Résonances » à la fondation Opale fait dialoguer l’art aborigène et la scène internationale

ECHOS Vous cherchez des vacances artistiques ? Voilà une destination magnifique, au creux des Alpes, avec à la clé une exposition toute en poésie

Aude Lorriaux

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« Territoire autour du Mont Allan » de Clifford Possum Tjapaltjarri.
« Territoire autour du Mont Allan » de Clifford Possum Tjapaltjarri. — Vincent Girier-Dufournier / Fondation Opale.
  • L’exposition Résonances se tient jusqu’au 4 avril 2021, à la Fondation Opale, à Lens, en Suisse.
  • Elle fait dialoguer les collections de deux sœurs, l’une dédiée à l’art aborigène contemporain et l’autre rassemblant des artistes modernes et contemporains occidentaux.
  • Le rouge scintillant de Kiki Smith fait écho à la palette traditionnelle de Gulumbu Yunupingu. « Les grands artistes américains permettent au public d’aller vers les artistes aborigènes », explique, pragmatique, son commissaire, Georges Petitjean.
     

« C’est plus poétique que scientifique » : voilà qui résume bien Résonances, de la bouche de son commissaire George Petitjean. Une très belle exposition nichée dans le village de Lens, dans le Valais suisse, qui fait dialoguer l’art aborigène contemporain et quelques grands noms de la scène artistique internationale.

A 1.100 mètres d’altitude, abrité dans la façade de verre de la très belle Fondation Opale où se reflète le paysage magnifique de la colline du Châtelard et du Lac du Louché, c’est un autre jeu de miroir qui anime deux collections. Celles de deux sœurs, Bérangère et Garance Primat, l’une rassemblant des artistes modernes et contemporains occidentaux, mais aussi africains, asiatiques et aborigènes, l’autre constituant l’une des plus importantes collections d’art aborigène contemporain au monde.

La Fondation Opale, à Lens, en Suisse.
La Fondation Opale, à Lens, en Suisse. - Olivier Maire / Fondation Opale

Correspondances et rebonds

Il faut voir vibrer sur trois poteaux funéraires les étoiles de Gulumbu Yunupingu, qui s’inspire des histoires du peuple Yolŋu, et les corps célestes de l’artiste féministe Kiki Smith, pour prendre la mesure de ces correspondances au sens baudelairien du terme. « Comme de longs échos qui de loin se confondent (…) Les parfums, les couleurs et les sons se répondent », dit le poème. Ici ce sont les couleurs et les matériaux, et un même besoin de se connecter profondément à la nature sauvage, mystérieusement bavarde.

Noir pour la peau, blanc pour les os, jaune pour le foie, rouge pour le sang. La palette traditionnelle de Gulumbu Yunupingu représente les éléments primordiaux du défunt et les étoiles sont autant d’âmes appelées à peupler le ciel. Le rouge scintillant de Kiki Smith (Lumière rouge) semble prendre la balle au bond, et plus loin, gravées sur cyanotype, une autre œuvre bleu cyan (Lumière du monde) de la graveuse et sculptrice donne de la répartie au Point d’eau de Bill Whiskey Tjapaltjarri.

« Etoiles » (2005, 2006 et 2010), de Gulumbu Yunupingu, et derrière « Lumière rouge » (2018 et 2019), de Kiki Smith.
« Etoiles » (2005, 2006 et 2010), de Gulumbu Yunupingu, et derrière « Lumière rouge » (2018 et 2019), de Kiki Smith. - Sébastien Crettaz / Fondation Opale

Des résonances, pas des influences

« Les grands artistes américains permettent au public d’aller vers les artistes aborigènes », explique, pragmatique, Georges Petitjean. Une cinquantaine de créateurs et créatrices peuplent cette exposition, organisée comme une déclaration d’amour à l’art aborigène. Et un vrai plaidoyer pour défaire les préjugés sur un art trop souvent considéré « folklorique, décoratif » selon le commissaire, alors qu’il s’agit de la forme la plus ancienne d’expression artistique continue dans le monde, s’étendant sur 60.000 ans.

Ne cherchez donc pas là la généalogie des influences, comme on a pu le faire pour Picasso et l’art africain. La balade ici n’est que résonances de thèmes, inspirations communes. Comme entre ce Serpent arc-en-ciel coloré de John Mawurndjul et cet autre reptile sombre chargé de matière (Le Serpent) d’Anselm Kiefer. Dans les deux cultures, l’animal est un être mythologique qui inspire admiration ou répulsion. « Le point de départ c’est l’humanité. C’est le principe de l’universalité de l’art », explique Georges Petitjean.

Sororités

De là cette impression d’intimité avec ces poèmes chantés de génération en génération dans une culture pourtant si lointaine. Voici par exemple l’histoire des Sept sœurs, peinte par trois femmes du peuple pitjantjatjara, qui fait écho aux sept Pléiades et à Orion dans la mythologie grecque. Pourchassées par Nyriru/Orion, les sœurs déjouent ses ruses en courant toute la nuit, puis finissent par s’échapper vers le ciel, reformant une constellation. Une des nombreuses histoires du « Rêve » ou « Temps du rêve » (Tjukurrpa), qui désigne dans la culture aborigène un temps mythique, l’ère qui précède la création de la Terre.

A ces femmes-constellations qui tentent d’échapper aux griffes d’un homme vicieux répondent les ondulations en forme de trompe-l’œil de Bharti Kher, une artiste indienne qui murmure une autre histoire de sororité. Son Algorythme pour secrètement dire la vérité est une sorte de grand rond où sont collés des centaines de bindis, ces bijoux autocollants portés sur le front par les femmes hindoues. Si ce n’est qu’ici les bindis ont des formes de spermatozoïdes fuyant le point central de ce qui se découvre un immense ovule, renvoyant tout en même temps une impression de force tranquille et d’énergie vibratoire.

Art et araignées

La nature est un autre de ces multiples fils rouges que tisse l’exposition. A la terre desséchée, vidée de son eau de l’artiste chinois Gao Weigang (Prophétie) répond le pullulement organique et rond des feuilles de mylar pliées (un film de polyester utilisé notamment dans l’alimentation et reconnu comme toxique) et remplies de lumière argentée de l’Etats-Unienne Tara Donovan. Plus loin, un même écho chromatique donne à voir la multiplicité des cercles tracés en blanc sur fond noir de Betty Muffler Middy Mobbler, qui peint les courants d’eau sous la terre que seul son œil de guérisseuse peut voir et sentir (Guérir le pays).

« Sans titre » de Tara Donovan (à gauche) et « Guérir le pays » de Betty Muffler Middy Mobbler.
« Sans titre » de Tara Donovan (à gauche) et « Guérir le pays » de Betty Muffler Middy Mobbler. - Aude Lorriaux / 20 Minutes

Les mots eux-mêmes résonnent, en même temps que les choses : les réceptacles tissés par les araignées de Tomas Saraceno répondent aux poteaux funéraires de Naminapu Maymuru White, et c’est le même mot en langue aborigène pour désigner art et toile d’araignée (« Rarrk »).

Consensuel

Au sortir de la visite, on se dit que le pari tenté par les sœurs Primat, Georges Petitjean et la regrettée Ingrid Pux, l’une des trois commissaires de cette exposition – morte brutalement quelques semaines avant son ouverture – est réussi. On a envie d’aller creuser un peu plus les parcours et les œuvres de ces artistes aborigènes qui ont semé tant d’histoires dans nos têtes. A la manière douce, en se défendant de toute « politique », l’exposition parvient à redonner des lettres de noblesse à cet art longtemps oublié, voire moqué, jugé « enfantin ».

C’est peut-être d’ailleurs cela que certaines et certains visiteurs regretteront : que l’exposition ne relate pas les luttes qu’il a fallu à ces artistes pour défaire 30 ans de préjugés. Comme si ce joli dialogue sans remous n’était pas aussi une compétition au nombre de places limitées. C’eût été, sans doute, un fil rouge beaucoup moins consensuel et doux.

  • Résonances, jusqu’au 4 avril 2021, à la Fondation Opale, à Lens (Suisse)