Sexisme, plafond de verre… Une étude dévoile le parcours de combattantes des femmes photographes

INFO « 20 MINUTES » Une étude du collectif LaPartDesFemmes, dévoilée en exclusivité par « 20 Minutes », fait le point sur la carrière des femmes photographes

Aude Lorriaux

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Illustration — Marie Docher

Mains aux fesses, regards infantilisants, plafond de verre et enfants dont elles doivent s’occuper trop seules en affrontant les préjugés : une étude commandée par le collectif LaPartDesFemmes, dévoilé en exclusivité par 20 Minutes, fait le point sur la carrière des femmes photographes.

Réalisée par la sociologue et photographe indépendante Irène Jonas, autrice notamment de La photographie de famille, une pratique sexuée ?, l’étude de plus de 80 pages s’intéresse au parcours de combattantes de ces femmes, qui apparaissent comme « plus lourdement pénalisées que leurs homologues masculins tant en termes de reconnaissance que de revenus ». Selon des chiffres du ministère de la Culture, les hommes photographes gagnent ainsi 40 % de plus que leurs consœurs, qui gagnent environ 1.000 euros par mois.

« On ne prenait plus l’ascenseur avec lui »

Dans les témoignages des 25 femmes photographes interrogées s’exprime tout d’abord ce que la sociologue appelle un sexisme « frontal » : des attitudes et paroles « directement perçues comme violentes, qui surprennent les personnes ». C’est « quand un critique d’art demande à me rencontrer, que je viens avec tous mes portfolios et qu’au bout d’une demi-heure il me prend la main et me dit que son hôtel est à côté », raconte l’une.

Cela peut prendre aussi la forme d’agressions sexuelles : « A une période de ma vie j’ai travaillé pour un quotidien, j’en parle encore avec la secrétaire de la personne en question, et on se demande comment on a pu accepter ça. On ne prenait plus l’ascenseur avec lui parce que chaque fois c’était des mains aux fesses », dit une femme.

La rue, hostile mais impossible à éviter

A côté de ce sexisme venant des professionnels qu’elles côtoient, les femmes photographes sont aussi exposées au sexisme de la rue, qui dans leur cas, prend une dimension plus aiguë, parce que la rue est bien souvent leur lieu de travail privilégié. Ce sexisme que vivent toutes les femmes du monde entrave péniblement leur métier.

« Je n’aime pas faire des photos toute seule, quand tu es une femme tu ne peux pas être dans la rue comme ça à regarder, or pour être photographe il faut être dans la rue, ne pas bouger et regarder, et pour une femme c’est impossible », raconte l’un de ces nombreux témoignages dont l’anonymat a été préservé.

« Ciel de plomb »

Comme les journalistes, elles sont souvent cantonnées à des domaines genrés. « Les voyages et l’art de vivre » pour une des femmes interviewées, plutôt que la politique ou l’économie.

Les femmes photographes connaissent aussi le fameux « plafond de verre », aussi appelé d’une manière très imagée « ciel de plomb » par la sociologue. Selon Irène Jonas, celui-ci se forme « par le cumul de discriminations » : « De petites différences au départ se traduisent par de grands écarts au terme de plusieurs années de carrière ».

Effet Matthieu

Cet écart s’en trouve démultiplié ensuite par ce qu’on appelle l' « effet Matthieu » : « Plus on est exposé, plus on est identifiable, plus on a de prix, plus on participe à des festivals, plus on est sollicité pour présenter ses travaux ou évaluer ceux des autres, plus on est publié, plus on obtient une reconnaissance et une "valeur" ».

Un des intérêts de l’étude est aussi de démontrer très précisément, à travers ces entretiens, à quel point le fait d’avoir des enfants fait « disparaître » les femmes photographes. C’est bien souvent à travers le regard de leurs clients ou interlocutrices qu’elles en prennent conscience : « Je connais ton travail mais à un moment donné tu as disparu », a dit par exemple un jour une employée d’une agence à l’une des 25 photographes interrogées dans cette étude.

Avoir des enfants est perçu comme un frein

D’autant que les femmes photographes qui choisissent d’avoir des enfants n’accèdent pas aussi facilement à un congé maternité que d’autres professions. Pour celles qui touchent des droits d’autrice, le rapport entre le gain et l’énergie déployée semble dérisoire : « J’ai eu 15 euros par jour pendant deux mois et demi et ça a été une grosse galère pour toucher cette somme, je devais toucher les sous en janvier et ils me les ont versés à partir de fin avril », raconte l’une. « J’ai eu une somme, mais tellement ridicule, je veux dire, c’était un quart de ce je gagnais… », explique une autre.

Avoir des enfants est perçu comme un frein, si bien que, contrairement au cliché sexiste véhiculé qui joue contre elles, 55 % des femmes-photographes ont des enfants contre 76 % chez les hommes-photographes. Et même pour celles-ci, le monde extérieur reste dur, explique la sociologue : « Le regard social porté sur les femmes "égoïstes" est peu amène. Si elles se consacrent à la photographie, c’est qu’elles négligent leurs enfants et si elles font des enfants leur priorité, c’est qu’elles n’ont pas la photographie chevillée au corps. »