« Eurovision Song Contest : The Story of Fire Saga » : Une comédie Netflix bien loin de la réalité du concours

CINEMA Netflix met en ligne ce vendredi une comédie, coécrite et coproduite par Will Ferrell, se déroulant dans les coulisses du concours de chansons

Fabien Randanne

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Image promo du film Eurovision Song Contest: The Story of Fire Saga.
Image promo du film Eurovision Song Contest: The Story of Fire Saga. — John Wilson/NETFLIX
  • « Eurovision Song Contest : The Story of Fire Saga », réalisé par David Dobkin est mis en ligne sur Netflix ce vendredi.
  • Dans ce film, Will Ferrell et Rachel McAdams incarnent un duo d’artistes représentant l’Islande à l’Eurovision.
  • Si Will Ferrell, coscénariste de cette comédie, qui affirme bien connaître le concours, a fait des repérages lors de l’Eurovision 2018, l’intrigue prend un très grand nombre de libertés avec la réalité de la compétition musicale.

Attention, cet article contient certains spoilers qui, cependant, ne concernent pas des points clés de l’intrigue principale.

Dans les coulisses de l’Eurovision 2018 à Lisbonne (Portugal), on avait été étonné de croiser Will Ferrell. Ce jour-là, vêtu d’un tee-shirt « Je suis Charlie », l’acteur américain affichait un air sérieux. Il était venu observer les répétitions de plusieurs artistes en lice, dont le duo français Madame Monsieur.

« J’ai commencé à suivre le concours en 1999. Je le trouve vraiment intéressant, c’est souvent excentrique et original », avait-il glissé à 20 Minutes, qui s’était hasardé à l’interviewer entre deux portes. Face à notre mine intriguée, il expliquait avoir découvert l’événement grâce à sa femme suédoise et même avoir assisté à la victoire de Conchita Wurst en 2014 à Copenhague (Danemark). Mais il s’était bien gardé de révéler qu’il était ici en repérage, dans l’idée de faire un film sur l’Eurovision.

Deux ans plus tard, Eurovision Song Contest : The Story of Fire Saga, arrive sur Netflix. Dans cette comédie, mise en ligne ce vendredi sur Netflix, Will Ferrell est crédité comme producteur. Il joue aussi le rôle de Lars Erickssong qui forme avec Sigrit Ericksdottir le duo islandais Fire Saga, propulsé sur la scène du concours de chansons pour y défendre les chances de leur pays.

Simplification à l’extrême

Le résultat donne envie de revenir deux ans en arrière pour fouiller les poubelles lisboètes où Will Ferrell a sans doute abandonné ses observations sur la compétition et son organisation. On est curieux en effet de savoir ce qu’il a pu retenir tant le scénario qu’il a coécrit prend le parti de simplifier à l’extrême la machine Eurovision.

Dans la fiction, les candidats sont livrés à eux-mêmes, dans l’improvisation constante. Les répétitions ont la même intensité que les préparatifs de la kermesse des CE1 de l’école Marie Myriam de Pontault-Combault. Les shows en direct sont dans le lâcher-prise total face aux divers incidents se produisant sur la scène.

Dans la réalité, l’Eurovision est une lessiveuse, où tout file droit, où le hasard n’a pas sa place. Les artistes sont cornaqués par une délégation et soumis à un agenda minuté débordant de répétitions, conférences de presse, mini-concerts et rencontres avec les fans. Les dramas existent bel et bien mais ils se règlent en quelques heures à grand renfort de sourires et communiqués polis ou, pour les embrouilles les plus sérieuses, une fois le concours terminé, de retour au bercail.

« L’Eurovision, c’est comme "The Voice" ? »

Affirmer qu’on attendait un film naturaliste serait de mauvaise foi. Will Ferrell n’est pas connu pour s’embarrasser de subtilité et l’on sait que s’il figure au casting d’un film sur un univers bien particulier, ce n’est pas pour y trouver une dimension documentaire.

Ricky Bobby : Roi du circuit parlait de course automobile en circulant dans le fossé, Les Rois du patin délirait en triple lutz autour de la danse sur glace, Eurovision Song Contest : The Story of Fire Saga écrit sa propre partition et établit ses propres règles. Le scénariste et acteur devait relever un défi de taille : rendre l’événement musical compréhensible pour un public – notamment américain – qui n’en a jamais entendu parler. Il conjugue donc pédagogie (limitée) et raccourcis (illimités).

Les fans s’arracheront les cheveux en relevant les aberrations qui se bousculent d’une scène à l’autre. Citons pêle-mêle le fait de voir l’Espagne concourir en demi-finale (alors qu’elle fait partie des qualifiés d’office pour la finale), un candidat entouré de six personnes lors de sa performance (le règlement interdit d’être plus de six sur scène) ou des jurys internationaux distribuant des 12 points à l’issue de la demi-finale (alors que ce cérémonial est propre aux finales). C’est peut-être un détail pour vous mais pour qui sait citer de mémoire le nom des dix derniers candidats chypriotes, ça fait mugir beaucoup.

Will Ferrell semble avoir anticipé les critiques. Dans le film, un groupe de touristes américains – qui a l’audace de demander si « l’Eurovision, c’est comme The Voice ? » – revient, comme un running gag, pour s’essuyer les foudres de l’Islandais qui, en gros, les traite d’incultes et de parasites dans le paysage. De là à y voir une forme d’autoflagellation de l’acteur, il n’y a qu’un pas.

Il manque la dimension vibrante et l’excitation

The Story of Fire Saga tente cependant de faire dans le fan service pour ne pas s’aliéner complètement les aficionados de l’Eurovision. En témoigne cette curieuse séquence à mi-film, purement gratuite, au cours de laquelle une dizaine d’artistes ayant marqué le concours (les Français Bilal Hassani et Jessy Matador, l’Autrichienne Conchita Wurst, la Suédoise Loreen…) interprètent un medley incongru mêlant chansons Eurovision (Waterloo d’Abba, Ne partez pas sans moi de Céline Dion…) et tubes américains (Believe de Cher, I Gotta Feeling des Black Eyed Peas…). Chaque apparition de tête connue fera-t-elle son petit effet auprès des fans les plus sourcilleux ? On ne se hasardera pas à répondre.

Pour autant, le film ne fait pas complètement offense à cette compétition musicale lancée en 1956 dans une Europe meurtrie par la Seconde Guerre mondiale et pensée comme un événement rassembleur. The Story of Fire Saga essaye de mettre en avant cette dimension fédératrice, où la victoire n’est pas l’alpha et l’oméga, mais il manque la dimension vibrante, excitante, tourbillonnante de ce concours qui réunit quelque 200 millions de téléspectateurs devant leur petit écran chaque année.

The Story of Fire Saga se focalise sur les prestations les plus hautes en couleur et kitsch. On peut le regretter tout en reconnaissant que certains morceaux caricaturaux visent plutôt juste. A commencer par celui du favori, le candidat russe chantant un texte sans queue ni tête « I am a lion lover and I hunt for love » («Je suis un amant lion et je chasse l’amour »), en en faisant des caisses sur une chorégraphie crypto-gay…

« Musique jetable »

Seule allusion à la dimension moins rutilante du concours, l’apparition du Portugais Salvador Sobral dans le rôle d’un chanteur de rue, à l’écart du barnum « eurovisionnesque ». Il interprète la ballade mélancolique Amar Pelos Dois avec laquelle il a remporté le concours en 2017. A l’époque, juste après avoir triomphé, le chanteur déclarait : « Nous vivons dans un monde de musique jetable, une musique fast-food sans aucun contenu. La musique, ce ne sont pas des feux d’artifice. Ce sont des sentiments. Alors essayons de changer cela. »

Ce n’est pas ce credo qu’illustre Eurovision Song Contest : The Story of Fire Saga. Ironie de l’histoire, Amar Pelos Dois est la seule chanson issue du concours à être chantée dans son intégralité dans le film.

On ne peut s’empêcher de se dire que, lors de l’Eurovision 2016, Måns Zelmerlöw et Petra Mede, ont réussi à dire, avec leur numéro intitulé Love, Love, Peace, Peace, plus de choses pertinentes et drôles sur le concours en l’espace de cinq minutes que ne le fait la comédie de Netflix en deux heures. Will Ferrell aurait dû s’en inspirer, mais il ne devait pas être dans la salle ce soir-là.

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