Rapport 2020 de la CNCDH : Les personnes noires, une des minorités la mieux acceptée en paroles, mais la plus discriminée en actes

DISCRIMINATIONS Dans son rapport 2020, la Commission consultative nationale des droits de l’Homme (CNCDH) se penche sur le racisme anti-Noirs  

Aude Lorriaux

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Une femme manifeste contre le racisme le 13 juin, à Paris.
Une femme manifeste contre le racisme le 13 juin, à Paris. — Thibault Camus/AP/SIPA
  • La Commission consultative nationale des droits de l’Homme (CNCDH) sort aujourd’hui son rapport annuel consacré au racisme, à l’antisémitisme et à la xénophobie.
  • Ce rapport consacre un focus au racisme anti-Noirs, une minorité parmi les plus touchées par les discriminations.
  • Les personnes noires sont cependant parmi les minorités les plus acceptées dans les sondages effectués pour l’indice de la tolérance de l’institution, qui tente d’expliquer ce paradoxe.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Ce proverbe résume en quelque sorte à merveille l’un des enseignements principaux du dernier rapport de la Commission consultative nationale des droits de l’Homme (CNCDH), qui consacre cette année l’un de ses focus au racisme anti-Noirs. Si les personnes noires sont une des minorités les mieux acceptées par les Français et Françaises selon les sondages, elles sont aussi sans doute parmi les plus discriminées dans les faits.

Pour mesurer le racisme, la CNCDH conduit tous les ans, depuis 1990, un sondage à partir de 69 séries de questions, qui lui permet d’établir un « indice de la tolérance », noté de 0 à 100, 100 étant le plus haut niveau de tolérance.

Cet indice s’établit aujourd’hui à 66 points. Il progresse depuis des années de manière assez constante, et place généralement les personnes noires en tête, devant ou juste après les personnes juives. Ces deux minorités récoltent par exemple cette année 79 points, loin devant les roms (36 points).

Ainsi, 92 % des Français et Françaises estiment qu’il est « grave » de « refuser l’embauche d’une personne noire qualifiée pour le poste ». « Pourtant dans le débat public, sur les réseaux sociaux, dans les stades, c’est à l’égard des Noirs que s’exprime le racisme le plus cru, infériorisant et animalisant », remarque la CNCDH.

Les indices de tolérance par minorités.
Les indices de tolérance par minorités. - CNCDH / Capture du rapport.

Surreprésentées dans les activités marginales

Les personnes perçues comme noires sont ainsi les plus exposées aux propos et comportements racistes au travail, selon le Défenseur des droits et l’Organisation internationale du travail (OIT). Elles sont surreprésentées dans les métiers peu qualifiés, et sont entravées dans leur accès aux métiers les plus visibles.

C’est ce que racontent notamment des cinéastes et comédiennes dans le livre Noire n’est pas mon métier, qui déplore aussi l’invisibilité des personnes noires dans les médias. Là, « les personnes noires sont rarement invitées en tant qu’expertes », relève le rapport, en particulier dans les programmes d’information. Dans les fictions, les personnes non-blanches sont également fortement surreprésentées dans les activités marginales ou illégales.

La litanie des chiffres ne s’arrête pas là. A l’image de cette location à Levallois-Perret qui indiquait ce message « Attention, important pour la sélection des locataires : nationalité française obligatoire, pas de noirs », une personne noire à 32 % de chances en moins de trouver un logement. Les personnes noires sont aussi plus susceptibles d’être contrôlées par la police. Selon une autre enquête du Défenseur des droits menée en 2016, 40,1 % des personnes qui se considèrent « perçues comme noires » disent « avoir subi personnellement un contrôle d’identité par la police ou la gendarmerie » (contre 16 % pour le reste des enquêtés).

« Réalités plus sombres »

Comment expliquer ce paradoxe d’une minorité qui semble appréciée dans les sondages, mais rejetée dans les faits ? Selon l’historien Pap Ndiaye, auteur notamment de La condition noire : essai sur une minorité française, l’existence de pratiques discriminatoires et de déclarations de bonnes intentions sont parfaitement compatibles : « La progression de la tolérance ne fait pas reculer systématiquement les discriminations. » Celles-ci peuvent provenir « de personnes qui ne se pensent pas comme racistes. La question de l’opinion n’est pas l’alpha et l’oméga. Il y a des réalités beaucoup plus sombres qui motivent ce racisme ».

A la manière d’un puissant phare, le rapport de la CNCDH éclaire ces zones d’ombre, et déconstruit les mythes qui peuplent notre inconscient, fussions-nous de bonne volonté. C’est d’abord le « mythe de l’hyper-virilité noire », selon lequel les personnes noires seraient forcément musculeuses, endurantes, comme racontée entre autres par le Lieutenant-colonel Charles Mangin dans un livre publié en 1910, La Force noire. Par contraste, puisque valorisées pour leur corps, les personnes noires subissent une sous-évaluation de leurs capacités intellectuelles, comme l’exprime le terme de « primitifs ». C’est aussi le mythe du « bon sauvage », que l’on retrouve encore aujourd’hui dans une fresque de commémoration de l’esclavage peinte par Hervé di Rosa à l’Assemblée nationale.

Bons sentiments

Ces préjugés, construits sur des siècles, sont si ancrés dans notre inconscient qu’ils ressortent parfois dans des déclarations de personnes publiques. C’est le cas de la candidate Anne-Sophie Leclère, tête de liste de ce qui s’appelait encore le FN, qui avait comparé l’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira à un « bébé singe ». Ou de ce sélectionneur de l’équipe de France espoirs de football, qui proposait​ « d’intégrer d’autres types de joueurs. Parce que le jeu, c’est l’intelligence, donc c’est d’autres types de joueurs. »

Des préjugés racistes parfois empreints de bons sentiments. L’historien Pap Ndiaye raconte ainsi avoir été invité à participer à un club d’initiation à la lecture alors qu’il venait s’inscrire à la bibliothèque locale.

Privilège blanc

Pour lutter contre ces préjugés, le rapport dresse toute une série de recommandations. A l’école, « L’histoire des "grands hommes et des grandes femmes" devrait aussi inclure des personnes de différentes couleurs pour briser les préjugés envers les Noirs. » Dans les médias, des campagnes de communication contre les stéréotypes envers les personnes noires devraient être diffusées, et le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) devrait encourager la représentation des personnes noires, notamment dans des fonctions d’expertise. « Pour les enfants cela projette un futur possible, commente Pap Ndiaye. Un enfant noir qui n’a jamais vu un présentateur ou un médecin noir, comment peut-il se représenter la possibilité d’être lui-même médecin ? »

Chaque individu peut aussi travailler à son niveau, particulièrement les personnes blanches. « Les Blancs doivent se mettre à la place des personnes noires », et réfléchir à leurs « privilèges », selon une expression forgée par Peggy McIntosh en 1988. « C’est le fait de reconnaître qu’être blanc n’est pas neutre, que c’est une couleur en quelque sorte », explique Pap Ndiaye. Ce dernier juge l’expression utile, car elle force les personnes blanches à « s’interroger sur leur situation ». Et d’ajouter : « Ce que les Blancs peuvent faire, c’est être intransigeant à l’égard du racisme au quotidien, de la petite blague, du sous-entendu. Etre sensibilisé à ces questions, ce n’est pas forcément être un militant au sens classique, mais c’est important d’avoir une forme de prise de conscience des blessures intimes que les agressions du quotidien peuvent faire aux personnes non blanches. »

Paradoxe de Tocqueville

La CNCDH recommande aussi le financement d’enquêtes de victimation et de testings, qui permettront de saisir la spécificité du racisme anti-Noirs, et de mesurer son évolution. Comme le rappelait mercredi une tribune parue dans Libération, de véritables enquêtes suivies au long cours valent mieux que « des coups de sonde ponctuels qui ne permettent d’avoir qu’une image floue des discriminations ». « On a des photos, pas de film », résume Pap Ndiaye. « Le racisme ne s’efface pas avec des déclarations de principes », a réagi jeudi, dans un communiqué, l'association SOS racisme.

De tels testings mesurés dans le temps permettraient peut-être aussi d’expliquer un autre paradoxe, plus général, révélé par ce rapport : alors que les manifestations contre le racisme n’ont pas connu une telle vigueur depuis des décennies dans l’Hexagone, les Françaises et les Français n’ont pourtant jamais été si peu racistes dans leurs déclarations, comme le montre l’indice de la tolérance.

L’indice longitudinal de tolérance (1990-2019).
L’indice longitudinal de tolérance (1990-2019). - CNCDH / Capture du rapport.

Le racisme biologique est par exemple devenu très minoritaire : cette année, 6 % des Français estiment ainsi qu’« il y a des races supérieures à d’autres », soit le plus bas chiffre jamais enregistré. Mais c’est le cas aussi pour des formes plus « soft » de racisme, comme le racisme dit culturel.

2 à 3 000 personnes ont participÃ' a un rassemblement en hommage à George Floyd et contre toutes les violences policières devant le palais de justice de Rouen a 18h00. Pendant une heure, plusieurs oratrices et orateurs ont pris la parole pour rappeler l histoire de l esclavage et du racisme et crier leur ras le bol des violences policières. La foule leurs repondait avec des slogans comme
2 à 3 000 personnes ont participÃ' a un rassemblement en hommage à George Floyd et contre toutes les violences policières devant le palais de justice de Rouen a 18h00. Pendant une heure, plusieurs oratrices et orateurs ont pris la parole pour rappeler l histoire de l esclavage et du racisme et crier leur ras le bol des violences policières. La foule leurs repondait avec des slogans comme - ROBIN LETELLIER/SIPA

En l’absence de véritables enquêtes dites « longitudinales », difficile cependant de dire en effet avec certitude si les discriminations raciales ont stagné, baissé ou augmenté. Ces études auraient permis de comprendre notamment si la flambée de contestation actuelle est le fait de discriminations en hausse dans certains domaines, ou si elle ne relève pas plutôt de ce que l’on appelle le paradoxe de Tocqueville, autrement appelé « paradoxe de l’insatisfaction croissante » : plus une situation s’améliore, plus l’écart avec la situation idéale paraît intolérable. En l’absence de données, nous voilà toutes et tous réduits à la conjecture.