Coronavirus : « United We Stream », le plus grand club virtuel du monde, assurera-t-il le futur du clubbing ?

DANCEFLOOR Le festival solidaire en ligne United We Stream préfigure-t-il l’avenir du clubbing ?

Anne Demoulin
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Cassius aux platines de l'opening de United We Stream à La Java à Paris le 5 juin 2020.
Cassius aux platines de l'opening de United We Stream à La Java à Paris le 5 juin 2020. — Technopol
  • Le festival de clubbing virtuel United We Stream, qui récolte des fonds pour soutenir les clubs en péril en raison du coronavirus, a ouvert ses portes ce jeudi à La Java à Paris.
  • Cassius a mixé devant une salle vide. Il raconte son expérience inédite à 20 Minutes.
  • Le livestreaming assurera-t-il le futur du clubbing ?

Le plus grand club numérique a ouvert ses portes ! Le projet United We Stream est né à Berlin, à la suite de l’annonce de la fermeture des clubs de la capitale allemande. L’idée était de proposer des livestreams de DJ allemands au public en direct des clubs. Après avoir écumé les lieux emblématiques de la nuit berlinoise, United We Stream  a ouvert ses portes à Paris jeudi dernier sous l’égide de Technopol. A l’occasion de son opening, Kiddy Smile, Cassius, Crystallmess, Miley Serious et Crame se sont succédé de 19h à minuit aux platines de La Java (Paris, 10e). Des sets d’un nouveau genre à voir en live du jeudi au dimanche ou à revoir sur Arte Concert et les réseaux sociaux. Le livestreaming assurera-t-il le futur du clubbing ?

« Une multitude de lieux festifs sont en péril et menacent de fermer », lance Max Le Disez, un des directeurs artistiques du projet. « Notre mission est de défendre la musique électronique. Le club est souvent le point central de la rencontre entre les artistes, les performers et le public », rappelle Thomas Vaudecrane, DJ, président de Technopol et responsable de UnitedWeStreamFrance. Alors lorsque les « amis allemands » contactent Technopol pour lancer le projet en France, « on a tout de suite dit “oui” », poursuit Thomas Vaudecrane.

Le livestream pour soutenir les clubs et remettre au travail l’écosystème

Ces livestreams tournés dans les lieux iconiques de la scène électro française tels que le Rex Club, Wanderlust, Glazart, Ground Control ou encore le Badaboum donnent lieu à une levée de fonds via la monétisation des flux et une collecte de dons, qui seront reversés aux clubs, aux structures, aux DJ’s et performers, aux promoteurs, aux équipes techniques et de production. Leur activité s’est arrêtée brutalement en mars, et toujours pas de date de reprise à l’horizon.

« On s’est dit que cette idée de livestream était super, d’une part pour essayer de venir en aide financièrement aux clubs, et d’autre part pour redonner vie et remettre au travail l’ensemble de l’écosystème : les DJ’s, mais aussi les danseurs, les techniciens, les caterings, les runners qui transportent les artistes », détaille Thomas Vaudecrane. En Allemagne, le projet a permis de récolter quelque 400.000 euros.

« La programmation de United We Stream France a été pensée comme un festival que l’on pourrait suivre de semaine en semaine. C’est notre déclaration d’amour à la scène française dans ce qu’elle a de plus créatif et iconoclaste », explique Max Le Disez, en charge de la programmation avec Jakob Saulière et Lorenzo Lacchesi. L’équipe de Technopol a réuni la fine fleur de l’électro française : Cassius, Manu le Malin, Bon Entendeur, Clara 3000. « On s’est attaché à ce que la programmation soit paritaire et inclusive tant concernant les minorités sexuelles LGBT+ qu’ethniques. C’est vraiment un engagement que l’on a souhaité porter. On est fiers de notre programmation. »

Le line-up est calé jusqu’au mois de juin avec 16 dates et 80 artistes, et est dévoilé au fil des semaines sur les réseaux sociaux. United We Stream accueillera même du public « On a une date prévue au Kilowatt à Vitry-sur-Seine, un lieu qui fait plus de 10,000 m2 en extérieur, qui pourra accueillir 200 personnes. On va mettre en vente 200 places qui vont partir très vite à mon avis », se réjouit le président de Technopol.

L’avenir ? « Fin juin, on fera le bilan avec notre partenaire Arte et les clubs pour voir si on est toujours dans une situation d’incertitude, par rapport à la réouverture, pour savoir si on continue l’opération », explique Thomas Vaudecrane.

Mixer devant une salle vide, « la hantise de tout DJ », selon Cassius

Hubert Blanc-Francard (« Boom Bass »), plus connu sous le nom de Cassius, a été un des premiers artistes à répondre présent : « J’ai passé trois mois à bosser chez moi en train de faire des petits live sur mon téléphone, c’était une façon de maintenir un peu le lien entre la musique et ceux qui l’écoutent. Là, mixer dans de bonnes conditions, avec cette idée derrière de soutenir les clubs, je trouvais ça vraiment bien. »

Ce jeudi à La Java, il a fait son set devant une salle vide. « C’était génial ! Et en même temps, c’est la hantise de tout DJ, musicien ou artiste… Il fallait jouer une heure et faire comme si le public était là », commente-t-il.

Normalement, un DJ ajuste son set en fonction de l’énergie qui se dégage du dancefloor. « Il faut tout reporter sur son ego ! », rit-il. Et d’ajouter : « La caméra, le fait de savoir que c’est filmé, ça met tout d’un coup la pression même si on n’a pas la réponse immédiate du public. »

L’artiste a apprécié de retrouver de bonnes conditions de travail. « Le son qui résonne dans une salle vide, c’était étrange, c’était compliqué de mixer alors que ça résonne partout. Mais c’était une super expérience parce que c’était bien éclairé, bien organisé et que les gens étaient motivés. Donner autant chez soi tout seul, c’est très difficile ! » « Du côté des DJ, il y a de l’excitation, de l’émotion, de la joie, mais aussi du trac. C’est une sensation qu’ils avaient peut-être un peu oubliée », note Thomas Vaudecrane. Et de poursuivre : « Tout le monde est très excité de pouvoir rejouer dans de bonnes conditions avec un système de sonorisation adapté où l’on ressent la musique physiquement. »

« Il y a peut-être un futur des livestreams pour les clubs »

« Il y a peut-être un futur des livestreams pour les clubs », lance Cassius. D’un côté, le public et le DJ dans la boîte de nuit, de l’autre, une diffusion des sets en livestream dans d’autres villes ou pays. « Avant le confinement, on voyait de plus de livestreams, avec des chaînes comme Boiler Room », souligne Thomas Vaudecrane. Les pionniers du genre, dont les DJ sets sont suivis par des centaines de milliers d’amateurs de musique électronique partout dans le monde. « Arte, Culture Box, etc. sont partenaires de nombreux festivals. Ils retransmettent a posteriori mais il n’est pas impossible que certaines scènes de certains festivals soient retransmises en direct », ajoute Thomas Vaudecrane.

« La question, c’est le coût. Il faut avoir une bonne ligne Internet, des caméras, des techniciens, etc. pour fournir une prestation de qualité », considère l’expert. A l’avenir, les clubs seront équipés de caméras qui permettront aux gens d’assister en direct au set de tel ou tel artiste. « C’est quelque chose qui peut se développer dans les situations d’isolement, d’éloignement, d’incapacité à sortir, ça peut être un complément », précise le président de Technopol. « Ceux qui ont plus de 45 ans adoreraient venir me voir jouer, mais à 3h du mat' », renchérit Cassius.

Un des avantages du livestream est de permettre au spectateur de pouvoir apprécier le travail minutieux du DJ derrière les platines. « C’est intéressant de voir un DJ travailler comme de voir un guitariste jouer », explique Cassius. « Tout dépend des artistes et de leur engagement dans leurs prestations. Pour des artistes qui ont commencé par être DJ comme Carl Cox, Jeff Miles, Laurent Garnier ou encore Manu le Malin, quand on les voit mixer, il se passe quelque chose ! », confirme Thomas Vaudecrane.

« Dans les petits clubs, il y avait cette proximité avec l’artiste qu’on ne retrouve plus aujourd’hui dans les très grands spectacles. C’est lié au gigantisme et c’est pourquoi de nombreux artistes préfèrent jouer dans des clubs avec 200 ou 300 personnes », analyse-t-il.

« Privilégier toujours le public qui se déplace »

Si les livestreams ont quelques atouts, ils ne doivent pas remplacer pas le clubbing. « Ce serait l’angoisse absolue ! Avoir juste des gens seuls en train de siroter leurs pailles devant leur écran », juge Cassius. « Cela deviendra un outil complémentaire de promo pour les clubs mais cela ne pourra pas remplacer le fait que sur le dancefloor d’un club, on ressent la musique, on partage des émotions, on fait des bisous à son voisin, on tape dans la main du DJ », abonde Thomas Vaudecrane.

Et si cela se démocratise : « Quand on offre des contenus de qualité, le public suit. Ce serait dommage de se priver d’un autre modèle de diffusion, mais en privilégiant toujours le public qui se déplace », prévient Thomas Vaudecrane. Des noctambules qui ont hâte de retrouver en chair et en os le dancefloor. « Quand les clubs vont rouvrir, on le célébrera d’une manière ou d’une autre ! », promet le responsable de UnitedWeStreamFrance.

Le line-up de « United We Stream » 

Jeudi 11 juin : Balagan, Clara 3000, Manu Le Malin, Eastel, Paul Seul au Kilowatt à Vitry sur Seine.

Vendredi 12 juin : Mac Declos, Louisahhh, Antigone, Shlomo, Ma Cka au Nexus à Pantin.

Samedi 13 juin : Synapson, Bon Entendeur, Cezaire, Sara Zinger, Nathalie Duchene au Sacré à Paris.