Coronavirus à Marseille : « Un spectateur tous les 4 m2, c’est atroce », le théâtre de La Criée ne reprend pas les représentations

SPECTACLE Macha Makeïeff, directrice du Théâtre national de Marseille, refuse de reprendre les représentations. Selon elle, les règles sanitaires en vigueur transformeraient La Criée en « dispensaire »

Propos recueillis par Jean Saint-Marc

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Macha Makeïeff dirige La Criée depuis neuf ans.
Macha Makeïeff dirige La Criée depuis neuf ans. — G. Julien / AFP
  • Cet été, le théâtre de La Criée, à Marseille, accueillera des enfants et des associations.
  • Sa directrice, Macha Makeïeff, juge que les normes sanitaires « dénaturent » l’activité artistique.

« Et pourquoi pas mettre un hygiaphone entre le public et les acteurs ? » La directrice du Théâtre national de Marseille Macha Makeïeff juge excessives les conditions sanitaires imposées aux salles de spectacle. Elle explique pourquoi La Criée n’ouvrira pas cet été.

Etes-vous soulagée par la fin du confinement ?

Je suis tellement contente de reprendre la création ! L’empêchement, pendant le confinement, a généré de la frustration. C’était une situation douloureuse. Ce n’est pas l’autre qui vous fait mal. Ce n’est pas une guerre où l’autre est caché derrière la porte et où il cherche à nous tuer. C’est une réflexion sur sa propre fragilité et celle de ceux qu’on aime. On se dit que l’autre est précieux car il est dans la même fragilité que moi.

On a quand même vu des réactions très violentes : les gens qui changeaient de trottoir face à des enfants, les lettres anonymes demandant aux soignants de déménager. Qu’avez-vous pensé de cela ?

Le pire se fait voir dans toutes les crises. C’est un mélange de peur et de bêtise, car nul n’est mauvais volontairement. Il y a les vichystes qui veulent nuire, qui veulent séparer, trier : celui-là est bien, celle-là non. Il faut se méfier du populisme qui est un tri de l’humanité.

Cela n’a rien de nouveau…

Le fléau, on ne connaissait pas trop. L’hyperactivité, l’hostilité, la rivalité, on connaissait. C’est intéressant de voir comment les uns et les autres, nous réagissons.

Comment réagissez-vous, personnellement ?

Depuis que je dirige La Criée, je passe toujours en coup de vent à Paris. Cela m’a fait réfléchir à cette fuite en avant, même dans nos métiers. La création pour la création. Il faut toujours accueillir la création des plus jeunes, mais peut-être se calmer pour une économie plus durable.

Le secteur est-il en danger ?

Il y aura probablement, pour les compagnies, une fragilisation mais on va tout faire pour les aider. Les contrats des compagnies dont les spectacles ont été annulés ont été honorés – c’est bizarre d’avoir à le dire. On va essayer d’en reporter le maximum pour la saison 2021-22, mais quels seront nos moyens ?

Pourquoi avoir refusé de reprendre les représentations ?

Un spectateur tous les quatre mètres carrés, c’est atroce sur un plan esthétique, cela dénature le théâtre. Nous ne sommes pas un dispensaire ! Le théâtre, c’est s’asseoir à côté d’un anonyme pour assister à un spectacle qui va vous bouleverser. Je préfère me lier les deux mains que de prendre la température des spectateurs à l’entrée. Par ailleurs, ce serait une catastrophe financière : jouer devant 150 spectateurs dans la grande salle qui compte presque 800 places… On m’a confié La Criée, je n’ai pas envie de la couler. Une entreprise d’art est fragile : je ne veux pas casser le bateau parce qu’il y a un grain.

La Criée va accueillir des associations, des écoliers et des collégiens à partir du 8 juin. Voulez-vous susciter des vocations ?

On va leur montrer la magie du plateau : les décors qui descendent des cintres, les perches qui montent, une soie qui s’envole… C’est un peu le magicien d’Oz ! Ce sont des métiers formidables, que l’on peut apprendre sur le terrain, donc il est important de créer cette passerelle.

Vous allez annoncer le 18 juin la nouvelle saison. Pensez-vous qu’elle se déroulera normalement ?

Je suis optimiste : on reprendra en septembre, voire octobre. Tous les dix jours, on a un assouplissement des conditions sanitaires. Mais je me méfie beaucoup des gens qui ont ouvert des parapluies et qui ne savent pas les refermer.