Déconfinement : « 20 Minutes » vous fait entrer au théâtre, où la vie reprend doucement

PETITE SOURIS A la MC 93 à Bobigny ou au Point-Virgule à Paris, des artistes réinvestissent les théâtres, pour répéter ou créer de nouveaux spectacles  

Aude Lorriaux

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L'humoriste Nadim répète au théâtre du Point-Virgule, le 29 mai, à Paris.
L'humoriste Nadim répète au théâtre du Point-Virgule, le 29 mai, à Paris. — Aude Lorriaux / 20 Minutes
  • Au théâtre du Point-Virgule, à Paris, l’humoriste Nadim est revenu pour répéter ses sketchs. Au Théâtre Antoine, à Bobino et dans presque tous les autres théâtres du producteur de spectacles Jean-Marc Dumontet, la vie a repris.
  • C’est aussi le cas dans les théâtres subventionnés, comme au Châtelet à Paris, au Théâtre de la Ville ou encore au Nouveau théâtre de Montreuil.
  • Pour l’instant, le bout du tunnel reste encore flou.

« Je fais des pâtes, ça gonfle, donc j’en fais trop. Je ne peux pas manger que des tomates. Une tomate c’est un Babybel d’eau » Sur scène, Nadim enchaîne les répliques, un balai dans la main, ordinateur à proximité. Cet humoriste s’entraîne au Point-Virgule, à Paris, qui accueille ses artistes en mal de lieu de travail. La salle de spectacles se déconfine petit à petit, comme beaucoup d’autres théâtres, où la vie reprend de diverses manières, entre répétitions, créations et travaux, ou d’autres initiatives. En attendant que le public puisse y revenir.

« Tout avait gelé, et là ça craquelle… L’activité commence à poindre son nom partout… On remet de la vie », nous explique par téléphone Jean-Marc Dumontet, producteur français de spectacles qui possède pas moins de six théâtres privés. Presque chacun de ces lieux a retrouvé un peu d’activité depuis le déconfinement, le 11 mai dernier. Ainsi au Théâtre Antoine, l’animateur de radio et comédien Edouard Baer est revenu répéter son spectacle Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce, qu’il aurait dû jouer à partir du mois de juin. A Bobino, les Coquettes, alias Marie Facundo, Juliette Faucon et Lola Cès, ont fait une première session de travail, pour leur nouveau spectacle qui devait se jouer en juillet. Le Grand Point-Virgule a aussi accueilli quelques artistes et des tournages pour la chaîne Paris Première. Le Théâtre Libre profite de cette zone grise pour se faire faire une beauté en travaux, tandis que le Sentier des Halles est resté vide, selon Jean-Marc Dumontet.

« Ici, ce n’est pas la même énergie »

Nadim, qui devait participer au Festival d’Humour de Paris le 24 mars, annulé pour cause de confinement, a profité de ce temps reclus chez lui pour écrire. Il n’est pas mécontent de retrouver les planches, même sans public. « Ici je vois comment j’envoie de l’énergie, je teste des nouveautés, je regarde comment envoyer des mots, quelles intonations prendre. Chez moi il y a un frigidaire, une télévision, ma fille qui ne va pas à l’école… Ici, ce n’est pas la même énergie. C’est un lieu où tu sens que tu vas travailler », nous explique-t-il, entre deux répliques de son spectacle (qui se jouera à partir du 18 septembre) lancées sur des tons différents agrémentés d’envolées de bras.

D’autres artistes ont réinvesti les théâtres, un peu partout en Ile de France. C’est le cas au Nouveau théâtre de Montreuil et à la Ménagerie de Verre à Paris, où des comédiens préparent le festival Les Inaccoutumés. La troupe de comédiens du Théâtre de la Ville répète à l’Espace Cardin, dans le 8e arrondissement de la capitale. Des propositions artistiques de plein air doivent avoir lieu dès ce mois de juin, en association avec des médecins de l’Hôpital de la Salpêtrière. Son voisin le Châtelet va être transformé en plateau de tournage par France Télévisions, pour enregistrer des spectacles qui auraient dû être en tournée cet été.

Sur scène, une accordéoniste change de couleur

La MC 93, à Bobigny, aide aussi les artistes, à sa manière, en accueillant des spectacles qui auraient dû être créés pendant le confinement. « Certains spectacles ont été annulés. D’autres vont être reportés. La plupart ne deviennent rien. J’ai privilégié ceux qui n’avaient pas eu de vie. C’est une catastrophe absolue », se désole sa directrice, Hortense Archambault.

Ce jour-là, c’est Joris Lacoste qui est dans la grande salle de la Maison de la Culture de la Seine-Saint-Denis, pour préparer Suite n°4, un spectacle de l’Encyclopédie de la parole et de l’ensemble de musique contemporaine bruxellois Ictus. Salle noire, silence, lumières rouges et bleues, le dramaturge fait quelques réglages avec le créateur lumière. Sur scène, une accordéoniste, ou plutôt sa doublure, change de couleur. Une autre doublure tient une fausse contrebasse, car les musiciens d’Ictus sont toujours bloqués à la frontière par le coronavirus. Des mots récoltés par L’Encyclopédie de la parole apparaissent en transparence, flottant dans l’air au-dessus des planches : « Merci/Je prends le ballon/We good for now/Je suis un peu coincé/Je peux le prendre ? » Des voix aussi résonnent. Un « Thank you » enregistré précède une consigne bien réelle de Joris Lacoste : « Tu peux enlever le pupitre au centre ? » Quelqu’un se mouche…

La MC 93.
La MC 93. - Sergio Grazia

Flou sur la réouverture

Joris Lacoste est là depuis la première semaine de déconfinement. Il est dans la fin de création de son spectacle, revenu sur les lieux avec d’autres artistes, comme le metteur en scène Didier Ruiz, des techniciens et une partie de l’équipe de la MC 93 qui était jusque-là en chômage partiel. L’autre moitié est toujours en télétravail. « Chaque jour on gagne un peu plus », résume Hortense Archambault, heureuse d’accueillir aussi en guise de doublures des jeunes du département qui préparent le conservatoire national et d’anciens lycéens toujours arrimés à la Maison de la Culture. « C’est un théâtre très ouvert. Les enfants viennent souvent réviser. Le hall normalement est plein de monde », raconte la directrice, qui a hâte de pouvoir rouvrir.

Pour l’instant, le bout du tunnel reste encore nimbé de flou. Et les annonces d’Edouard Philippe, sur la réouverture des salles de spectacle pour le 22 juin en zone orange, n’y changeront rien. Car les spectacles prévus pour la fin du mois n’ont pas pu être répétés. Et certains artistes sont très loin et ne peuvent pas rentrer en Europe, souligne Hortense Archambault. Le théâtre ne rouvrira sans doute pas ses portes avec des spectacles accueillant du public avant le mois de septembre.

« Avec un siège sur quatre, c’est impossible »

D’ici là, la MC 93 fera autre chose que des spectacles : de la maintenance, des activités en petits groupes avec des enfants et des jeunes, un projet de radio, peut-être… « Entre le rien et la reprise d’un théâtre normal il y a besoin de faire des choses. De se retrouver. L’épidémie a produit plein de choses sur le corps et je sens le besoin de partager ce qu’on a vécu avec des gestes d’artistes », ajoute la directrice, qui ne s’inquiète pas trop d’avoir des salles à moitié ou au tiers pleines.

Ce n’est pas le cas du Point-Virgule, qui vit sans subventions, a besoin de trois mois de commercialisation avant tout spectacle et n’envisage pas de réouverture à moins de 50 % de remplissage. « Aujourd’hui si je dois jouer avec un siège sur quatre c’est impossible. Et artistiquement non plus : les moments d’une extrême intensité, vous ne les vivez pas dans une salle disséminée, si vous êtes inquiets et si vous regardez en permanence votre voisin… », estime Jean-Marc Dumontet. Mais le producteur se veut serein, et surtout pas vindicatif : « Ce qu’on nous propose n’est pas satisfaisant, mais il n’y a pas de coupable. On vit un moment totalement inédit de l’histoire de l’humanité. »