Pourquoi des militants ont-ils détruit des statues de Victor Schœlcher (et est-ce justifié) ?

HISTOIRE Trois universitaires expliquent à « 20 Minutes » les raisons de la destruction en Martinique de deux statues de Victor Schoelcher, connu pour avoir fait adopter le décret sur l’abolition de l’esclavage le 27 avril 1848

Aude Lorriaux

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Victor Schoelcher en 1880.
Victor Schoelcher en 1880. — MARY EVANS/SIPA
  • Le vendredi 22 mai, plusieurs militants ont détruit deux statues de Victor Schœlcher, à Fort-de-France, en Martinique.
  • Ce jour-là, l’île commémorait l’anniversaire l’abolition de l’esclavage, décrété en 1848, par Victor Schœlcher.
  • Trois universitaires expliquent à « 20 Minutes » les raisons de cet acte dans le contexte actuel de lutte contre le racisme.

C’était le jour même où la Martinique commémorait son abolition de l’esclavage. Vendredi 22 mai, plusieurs militants ont détruit deux statues de Victor Schœlcher, l’homme qui a décrété cette abolition, le 27 avril 1848. La scène s’est passée à Fort-de-France et à Schœlcher, ville éponyme qui par son nom même raconte le culte voué pendant des décennies à cette figure historique. Ceci est une des raisons de la colère.

« Schœlcher n’est pas notre sauveur », ont écrit dans un communiqué les militants et militantes, qui demandent qu’à la place de l’homme d’Etat soit célébré l’esclave Romain, qui, il y a 172 ans, a été envoyé en prison pour avoir joué du tambour. Ce faisant, Romain a déclenché la colère de milliers d’esclaves, et la signature en urgence du décret de promulgation de l’abolition qui avait été fixée un mois plus tôt pour juin par la métropole. « Nous en avons assez d’être entourés de symboles qui nous insultent », expliquent deux militantes dans une vidéo.

Bras de fer

Qu’est-ce qu’a bien pu faire Victor Schœlcher pour que des militants en viennent à détruire son effigie ? « Schœlcher était complètement favorable à l’indemnisation des colons », affirme l’activiste Alexane Ozier-Lafontaine dans cette vidéo. La réalité est plus complexe. Selon l’historienne et directrice de recherche au CNRS Myriam Cottias, il y a eu avant l’abolition un bras de fer entre pro-abolitionnistes et propriétaires d’esclaves, qui menaçaient de faire sécession et de sortir du domaine colonial français. Schœlcher, pour obtenir une abolition immédiate, va alors négocier. Il se dit qu’il faut accepter la question de l’indemnité, mais plaide aussi pour une indemnité dédommageant les esclaves. « Mais il n’obtient pas gain de cause auprès du gouvernement de l’époque », explique la directrice du Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages (CIRESC).

Avait-il le choix ? Aurait-il pu obtenir l’abolition sans cette concession ? Difficile à dire, des siècles plus tard… Président d’honneur du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France), Louis-George Tin est partagé : « Je comprends dans le contexte qu’il ait pu accepter ce qui nous paraît inacceptable. Cependant il aurait pu accorder des réparations aussi pour les esclaves, ce qui aurait été un pis-aller. [L’ancien président américain] Lincoln lui n’avait pas prévu de réparations du tout pour les esclavagistes », estime l’universitaire, auteur de deux livres sur l’esclavage et les réparations. Lincoln est mort avant d’avoir pu réaliser ce programme.

Un héritage qui divise

« Le vrai problème n’est pas Schœlcher mais le Schœlcherisme, c’est-à-dire ce climat qu’on a en France autour de la personne de Victor Schœlcher », estime Louis-George Tin. La ville de Schœlcher, les statues de Schœlcher, le lycée Schœlcher… Les « louanges permanentes » autour de l’ancien secrétaire d’Etat aux colonies du gouvernement Arago finissent par énerver une partie de la population, qui voudrait bien aussi qu’on rende hommage aux principaux concernés : les esclaves eux-mêmes, qui se sont soulevés.

Dans les années 1970, les travaux de l’historien Armand Nicolas, qui fut aussi secrétaire général du Parti Communiste Martiniquais, ont contribué à remettre en avant les esclaves comme artisans de leur libération. Si bien que deux discours s’opposaient alors, selon Myriam Cottias : l’un posant Schœlcher en héros de la liberté, l’autre affirmant la primauté du combat des esclaves eux-mêmes. « La vérité se trouve dans le mélange des deux », juge l’historienne.

Un « mythe » construit à partir de lui

D’autant que le « Schœlcherisme », c’est aussi, selon l’historienne, une politique d’assimilation menée en son nom après sa mort et aujourd’hui très contestée. A partir des années 1970, la classe politique locale va faire en sorte que le créole ne soit plus parlé. On va aussi contrôler tous les symboles culturels, comme le tambour, qui rappelle l’esclavage. Pour Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, l’opposition à Schœlcher aujourd’hui d’une partie de la jeunesse tient donc à la construction de cette figure « paternaliste », et à son héritage, « cette épaisseur de temps entre Schœlcher et aujourd’hui. »

Cela méritait-il qu’on détruise les statues de Schoelcher ? La Fondation a condamné cette action : « La figure de Victor Schœlcher appartient à l’histoire du combat pour la liberté et l’égalité. (…) Nier cette histoire va à l’encontre de l’émancipation des femmes et des hommes. » Et de citer les mots d’Aimé Césaire, qui dans Esclavage et colonisation (1948), appelait à rendre hommage à un homme à l’œuvre certes « incomplète », mais qui selon lui avait « apporté aux noirs des Antilles la liberté politique ». Louis-George Tin désapprouve aussi le fait d’avoir cassé ces statues : « On dit qu’il aurait sauvé les noirs, on parle de « sauveur blanc », alors que les esclaves ont bien sûr été les premiers à lutter contre l’esclavage. Mais ce n’est pas sa faute. J’ai envie de dire « le pauvre », car il a fait ce qu’il pouvait, et il a été récupéré par une historiographie coloniale qui en a fait l’artisan unique de la libération des noirs. Mais ce n’est pas lui : c’est un mythe national construit à partir de lui. Comme disait Racine, il n’a mérité ni cet excès d’honneur ni cette indignité. »

Loin de l’image de « Papa Scloecher »

Pour Myriam Cottias, les reproches des militantes et militants adressés à l’Etat et aux collectivités de ne célébrer que des hommes blancs, ou d’occulter les figures des esclaves qui se sont révoltés, sont également « injustifiés ». L’historienne rappelle que la collectivité territoriale martiniquaise est dirigée par un indépendantiste, Alfred Marie-Jeanne, qui a encouragé l’installation de statues de « nègres-marrons », du nom donné aux esclaves qui fuyaient les plantations. « Dans l’espace mémoriel martiniquais il est inexact de dire qu’il n’y a que la représentation d’une France triomphante. L’écriture de l’histoire de l’esclavage a changé : cela fait longtemps qu’on ne dit plus que c’est Papa Schœlcher qui a accordé la liberté aux esclaves », estime-t-elle.

« Cela pose une bonne question, une question ancienne, avec de faux arguments », ajoute l’historienne, qui comme nos deux autres interlocuteurs, pense le débat nécessaire, notamment autour de l’enseignement de l’esclavage. « C’est une urgence car cela produit des effets sur les jeunes qui ont l’impression qu’on leur ment alors que le travail est fait du côté des historiens et des militants. » L’historienne explique que les programmes de Seconde en France par exemple enseignent l’esclavage aux Etats-unis au Brésil, et… l’abolition en France. « Cette action a eu le mérite de poser avec une certaine force le débat et de crever l’abcès », complète Louis-George Tin, pour qui la véritable cible est plutôt Colbert, instigateur de l’édit royal qui réglemente l’esclavage, et dont la statue, selon lui, n’a rien à faire devant l’Assemblée nationale, et devrait plutôt se trouver dans un musée dédié à l’esclavage.

Sans forcément vouloir enlever les statues ou effacer les noms de rue, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage veut a minima les accompagner d’un panneau explicatif, qui les restitue dans leur contexte historique. Et de citer le travail réalisé à Nantes ou à Bordeaux, où six rues portant des noms de négriers doivent être dotées de plaques explicatives sur leurs activités passées. Car pour Dominique Taffin, « fermer les yeux ne tient plus. Il faut ouvrir le dialogue. Et c’est nécessaire que les collectivités et l’Etat prennent pleinement la mesure de ces enjeux et ne considèrent pas que ce sont juste des débats de communautés. »