Coronavirus : Comment la langue des signes s’est adaptée aux nouveaux mots de la crise sanitaire

LES MAINS LIBRES La langue des signes française s’est fait une place pendant la crise sanitaire à la télévision. Mais le combat des sourds et malentendants n’est pas encore gagné

Clément Rodriguez

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Emmanuel Macron accompagné d'une interprète en langue des signes le 31 mars 2020
Emmanuel Macron accompagné d'une interprète en langue des signes le 31 mars 2020 — LOIC VENANCE / POOL / AFP
  • Depuis le début de la crise du coronavirus, la communication gouvernementale se veut plus inclusive, notamment grâce à la langue des signes française.
  • Les interprètes doivent faire consensus autour du vocabulaire et des nouveaux mots à adopter qui ont surgi ces derniers mois, même si ce n’est pas toujours facile.
  • Les sourds et malentendants espèrent désormais faire partie intégrante de la société.

Il y a encore quelques mois, ils étaient quasi-absents de l’espace médiatique. À la télévision, quelques émissions prenaient la peine de faire appel à des interprètes en langue des signes, à l’instar de Télématin sur France 2, Questions au gouvernement sur France 3, ou encore les journaux de 13h sur BFMTV et 16h sur CNEWS. Mais depuis le début de la crise du coronavirus, les choses ont commencé à changer. Au lieu d’être dans une petite fenêtre en bas à droite de l’écran, les traducteurs en LSF ont pris de la place, leur juste place, à côté d’Emmanuel Macron, comme lors de son intervention à Angers le 31 mars par exemple.

« Nous avons pu constater une forte augmentation de l’accessibilité en LSF dans des communications liées au Covid-19 », se réjouit la Fédération Nationale des Sourds de France à travers un communiqué. Cette amélioration s’explique en réalité par l’engagement du chef de l’Etat lors de la Conférence Nationale du Handicap du 11 février 2020, soit un mois avant le début du confinement. L’objectif affiché était clair : renforcer « l’accessibilité des programmes essentiels » pour tous les concitoyens. Mais comment les interprètes, que l’on voit de plus en plus à l’écran, se sont-ils adaptés linguistiquement à la crise sanitaire ?

Pas facile de traduire « hydroxychloroquine »

Comme pour toutes les langues du monde, les sourds et malentendants ont dû se confronter à un nouveau vocabulaire. Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française, a retrouvé ce qui s’apparente à « la vidéo zéro ». Datée du 8 février, un homme y explique la façon dont est signé le mot « coronavirus » au Japon. La traduction se fait avec les deux mains, l’une fermée, et l’autre, posée à plat par-dessus, vient mimer la couronne avec les doigts écartés. « Le signe a suivi la pandémie, il est parti de l’Asie du Sud-Est et s’est répandu dans le monde », indique Stéphan Barrère.

Si le coronavirus a trouvé sa traduction rapidement, les choses ne sont pas si simples pour d’autres mots scientifiques, tels que « hydroxychloroquine ». Aucun signe n’a encore fait consensus dans la LSF pour le moment, d’après Stéphan Barrère, alors il a fallu s’adapter au moment des points presse quotidiens de Jérôme Salomon, auxquels l’interprète a participé. « Quand on commençait à en entendre parler, je suis allé sur Wikipédia, où on trouve l’abréviation chimique de la molécule, à savoir HCQ », confie-t-il. Une solution qu’il a donc privilégiée lors des interventions du directeur général de la Santé. Mais plusieurs options s’offrent aux traducteurs. La dactylologie, ou le fait d’épeler le mot dans l’espace, serait trop fastidieuse dans un tel contexte. D’autres interprètes préfèrent utiliser une périphrase telle que « médicament contre le paludisme », pour parler de l’hydroxychloroquine.

Un exercice délicat tant sur le fond que sur la forme

Traduire les mots d’un élu ou d’un responsable public n’est pas chose aisée dans un tel contexte. En partant du principe que les discours se feront dans un langage maîtrisé et pointu, les interprètes en langue des signes doivent travailler sur le fond et la forme. Dans le premier cas, il faut parfois se confronter à des termes peu communs tels que « tests sérologiques, virologiques, ou PCR ». Sur la forme, il faut tenir le rythme. Dans l’exercice des points presse de Jérôme Salomon, la difficulté réside dans l’accumulation de chiffres, et tout cela sans pause.

Tout comme cela a été le cas pour la langue française, le nouveau vocabulaire lié à la crise du coronavirus s’est acquis rapidement en LSF, parce que l’actualité le voulait. « En trois jours, j’ai dû traduire “coronavirus” des centaines de fois, on ne parlait que de ça, affirme Stéphan Barrère. Les signes et les discours auxquels les sourds et malentendants ont besoin d’avoir accès sont les mêmes que les nôtres. » D’où l’importance primordiale de traduire les discours officiels, ce qui était encore trop rare il a quelques mois. « Les interventions de Jérôme Salomon étaient la seule solution d’information fiable quotidienne que les sourds avaient sur l’évolution de la maladie. On comprend donc l’importance de ces dix minutes qu’offrait le ministère des Solidarités et de la Santé », décrypte l’interprète.

Vers une meilleure visibilité des sourds et malentendants ?

Derrière cette prise de conscience du gouvernement se cache le souvenir des attentats de novembre 2015. À cette époque, les prises de parole de François Hollande et Manuel Valls ne sont pas traduites, ce qui crée une véritable colère auprès des sourds et malentendants. Cette absence flagrante de communication ne fait alors que renforcer la déficience de la société française dans l’intégration de la communauté.

C’est là tout l’enjeu de l’inclusion croissante des interprètes en langue des signes à la télévision : apporter de la visibilité à des personnes qui en manquent cruellement depuis toujours. « La société doit comprendre qu’il y a une population sourde qui, jusqu’à présent, n’avait pas accès à ces informations », alerte Stéphan Barrère. En France, on estime à 300.000 le nombre de sourds, dont un tiers d’entre eux pratiquent couramment la langue des signes. Le défi de la société est désormais de faire des efforts afin de se rendre plus accessible vis-à-vis d’eux.