Coronavirus : « Pour Roosevelt la culture était bonne pour l’économie et les Américains », juge l’historienne Margaret Rung

INTERVIEW Faut-il un New Deal de la culture, pour faire face à la crise économique engendrée par la pandémie de coronavirus ? Nous avons posé la question à Margaret Rung, professeure d’histoire à l’université Rooselvelt à Chicago

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Le Président Franklin Delano Roosevelt en 1933.
Le Président Franklin Delano Roosevelt en 1933. — National Archives and Records Administration / https://catalog.archives.gov/id/6728517
  • En France, de nombreuses personnalités ont appelé à un « New deal de la culture », pour reprendre les mots de Jack Lang, rappelant les efforts financiers produits en direction des artistes par le président Roosevelt, dans les années 1930.
  • Mais qu’est-ce qui a été mis en place, justement ? Nous avons posé la question à Margaret Rung, spécialiste du New Deal.
  • Grâce au New Deal artistique, « l’époque connut un déferlement de créativité artistique », explique la professeure d’histoire à l’université Rooselvelt à Chicago.

Alors que le secteur artistique fait face à une crise sans précédent, suite à la pandémie de coronavirus, faut-il un New Deal de la culture, comme l’ont proposé plusieurs personnalités, parmi lesquelles les anciens ministres Jack Lang et Christiane Taubira ? Avant de répondre à cette question, il est intéressant de se pencher sur les politiques de la culture mises en place par Franklin Delano Roosevelt dans les années 1930, suite au krach de 1929 et à la Grande dépression qui a suivi.

Nous avons posé quelques questions à Margaret Rung, professeure d’histoire à l’université Rooselvelt à Chicago et directrice du centre d’études sur le New Deal.

Pouvez-vous nous expliquer ce qui a été fait pour les artistes, dans le contexte du New Deal ?

Le New Deal a soutenu la création artistique à travers divers programmes, le plus connu étant Federal One, créé en 1935. Il y a eu quatre déclinaisons : pour les arts, les écrivains et écrivaines, le théâtre et enfin pour la musique. Pour participer, les individus devaient prouver qu’ils vivaient de leur art et qu’ils étaient sans emploi ou dans le besoin.

Le tout premier programme fédéral a émergé dans les 100 premiers jours de l’ère Roosevelt, dans le contexte de la relance industrielle opérée par le New Deal et fut conduit par la Civil Works Administration. Il s’appelait Public Works of Art Project (PWAP) [qu’on pourrait traduire par « projet de travaux publics artistique »] et sélectionnait les artistes dans le besoin, compétents pour décorer des jardins publics et des bâtiments. Les travaux les plus connus sont les fresques peintes sur la Coit Tower à San Francisco.

« City Life », de Victor Arnautoff (1896-1979), 1934, fresques peintes sur la Coit Tower à San Francisco.
« City Life », de Victor Arnautoff (1896-1979), 1934, fresques peintes sur la Coit Tower à San Francisco. - Karlunun / Wikipedia

Cette politique n’a duré que six mois et a été suivie d’une autre. Elle a connu différents noms : « The Section of Painting and Sculpture, » « The Section of Fine Arts, » ou « The Section ». On lui doit les sculptures et fresques qu’on voit dans de nombreux bureaux de poste. Contrairement aux deux autres, cette politique visait plutôt l’excellence. Les travaux étaient rémunérés après un concours au niveau régional et fédéral.

Puis la PWPA a créé un programme pour financer l’achat d’œuvres pour les bâtiments fédéraux existants ou en construction qui n’avaient pas de budget artistique (Treasury Relief Art Project ou TRAP). Au départ ce programme stipulait que 90 % des artistes employés devaient être sans emploi ou dans le besoin, puis ce plafond tomba à 75 % plus tard. Puis enfin il y a eu le Federal One, avec les quatre projets dont je vous ai parlé.

Quel était le but de ces programmes ?

Roosevelt pensait que financer la culture était à la fois bon pour l’économie, car cela permettait de mettre des gens au travail, et bon pour les Américains, car cela permettait à tout le monde d’avoir accès à l’art. Et parce que cela incitait la culture à se mettre au service du bien public. S’agissant de la pauvreté et du chômage, Roosevelt pensait sincèrement que les individus préféraient travailler plutôt que de recevoir de l’argent directement, et c’est pour cela qu’il a initié ces commandes.

Cette idée lui a été suggérée par plusieurs personnes : d’abord George Biddle, l’un de ses anciens camarades de classe de la Groton School et d’Harvard. Ce dernier lui a écrit en 1933 en lui exprimant son admiration profonde pour la décision du gouvernement mexicain de payer des artistes muraux afin de décorer des bâtiments publics avec des images de la révolution mexicaine, créant ainsi « la plus grande école de fresques murales depuis la Renaissance italienne ». Il argumenta que les artistes américains étaient tout aussi conscients de la « révolution sociale » à l’œuvre aux Etats-Unis, et que, avec un soutien du gouvernement, ils et elles pourraient représenter « sur des bâtiments vivants les idéaux sociaux que vous essayez d’accomplir ».

Federal One, the Section et TRAP établissaient des liens forts entre la culture et la démocratie. Les fonctionnaires à la tête de ces programmes croyaient fermement que tous les citoyens et citoyennes américaines méritaient d’avoir accès à l’art et que les artistes devaient être encouragés à explorer des thèmes pertinents pour la culture, l’histoire et la vie américaine.

Est-ce que cela a marché ? A la fois en termes économique et artistique ?

Ce fut un succès énorme. Grâce à cette politique, l’époque connut un déferlement de créativité artistique. Les Américains ordinaires ont eu accès à des concerts, des pièces de théâtre de toutes sortes, des sculptures, des fresques, des peintures, des imprimés, des spectacles de rue, des guides touristiques et bien plus encore. De plus, Federal One a apporté des cours d’éducation artistique et a permis la création de centres artistiques au niveau local. Grâce à lui, le gouvernement a permis la conservation d’archives d’art populaire, l’enregistrement de chansons populaires à travers tout le pays et des entretiens avec d’anciens esclaves afro-américains ont été conduits. Cette politique publique a permis de documenter la vie et la culture d’Américains et d’Américaines de genre, d’âge, d’origines géographiques, ethniques, sociales différentes.

Le projet fédéral pour les arts (Federal Arts Project) a employé à lui tout seul 5.000 artistes, qui ont créé près de 108.000 tableaux, entre 17.000 et 19.000 sculptures, plus de 11.000 imprimés et entre 2.500 et 4.000 fresques. En 1939, le projet pour la musique employait 7.000 musiciens, qui avaient réalisé près de 225.000 concerts auxquels ont assisté près de 150 millions de personnes. Le projet pour les écrivains et écrivaines (Federal Writers Project) produisit près de 1.200 publications et 14.000 manuscrits, avec des écrivains tels que Richard Wright, Zora Neale Hurston et Studs Terkel. Le projet pour le théâtre avait recruté un an après son début près de 10.700 personnes, opérant dans 31 États. 11 villes avaient des compagnies entièrement composées d’acteurs et d’actrices noires. D’autres ont vu fleurir du théâtre espagnol, yiddish…

Aujourd’hui encore beaucoup de bureaux de postes exposent des sculptures et fresques créées grâce à The Section et un nombre incalculable de bâtiments publics à travers le pays offrent à voir des œuvres créées grâce aux programmes WPA et TRAP.

Une grande partie des œuvres ont été détruites, les Américains n’appréciant pas toujours ce qui avait été produit. Mais dans les années 1980 et 1990, des historiens et des spécialistes des archives ont commencé à reconnaître la richesse de cette expérience culturelle. Depuis, des groupes se sont mobilisés pour sauver les œuvres et des historiens ont travaillé pour retrouver les récits derrière ces pièces. Cet effort pionnier n’a pas seulement soutenu les artistes américains, en leur offrant un travail et des débouchés, il a aussi légué un riche héritage créatif et culturel, au milieu d’une décennie de désastre économique.

En France, de nombreuses personnalités ont appelé à un « New deal de la culture », pour reprendre les mots de Jack Lang. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas seulement une bonne idée, c’est nécessaire. L’art est au centre de l’expérience humaine et il est vital pour la cohésion sociale. Les programmes artistiques du New Deal ont ouvert de nouvelles conversations sur des sujets fondamentaux aux Etats-Unis : sur ce qui était important pour les Américains et les Américaines, sur leurs aptitudes et leurs manques…. Qu’est-ce qui constituait le canevas de la vie américaine ? Et pourquoi les Etats-Unis étaient organisés en régions ? Les artistes du New deal n’ont pas seulement élevé le peuple américain à travers la production esthétique, ils ont aussi utilisé leur art au service de la justice sociale, et démontré de manière concrète le lien entre art et démocratie, entre art et dignité humaine.