Coronavirus : « On risque une destruction de la création en France », selon Jean-Noël Tronc, directeur général de la Sacem

INTERVIEW Parmi les artistes, les musiciens souffrent particulièrement de la crise du coronavirus. Jean-Noël Tronc, directeur général de la Sacem sonne la mobilisation générale pour sauver le secteur

Propos recueillis par Benjamin Chapon

— 

Public d'un concert, le  26 août 2012.
Public d'un concert, le 26 août 2012. — A. GELEBART / 20 MINUTES

Consommez français ! Et surtout, écoutez français. La Sacem a lancé une grande opération pour inciter les radios et autres diffuseurs à privilégier les artistes français. La crise du coronavirus a été particulièrement violente pour les artistes qui ont vu la plupart de leurs revenus disparaître. Non seulement ceux liés aux concerts, mais également leurs droits d’auteur…

Symbolisé par le mot-dièse de ralliement #SceneFrancaise, cet appel est déjà soutenu par plusieurs radios et artistes. L’ensemble des initiatives est réuni sur le site  scenefrancaise.fr, qui a aussi ses pages Facebook et Instagram. La Sacem lancera bientôt une étude pour mesurer l’impact de la crise sur les créateurs de musique et la situation de la création musicale en France. En attendant, Jean-Noël Tronc, directeur général de la Sacem, dit son inquiétude à 20 Minutes sur l’avenir du secteur.

Pourquoi avez-vous lancé cet appel « Scène française » ?

L’idée de départ et le constat sont simples. Actuellement, tout ce qui peut être fait pour la scène française est important. Le déconfinement est hélas encore lointain pour le spectacle vivant. Il a été le premier à entrer dans le confinement dès la fin du mois de février, et sera probablement le dernier secteur à en sortir avec des annulations annoncées jusqu’en 2021. Nous appelons à une responsabilité collective des radios et médias pour qu’ils diffusent davantage de musique produite en France. C’est indispensable pour que les artistes et les auteurs puissent continuer à vivre de leur métier. Notre démarche s’intègre dans ce que font déjà plusieurs radios comme Radio France, Skyrock ou Fun Radio, avec des engagements similaires.

Appelez-vous, en quelque sorte, à « consommer français » ?

Oui. Mais cette initiative n’est pas liée aux quotas de chanson francophones pour les radios, qui sont une mesure de diversité culturelle par ailleurs indispensable. Le mouvement auquel nous appelons ne change rien pour les diffuseurs et ne leur coûte rien, comme les quotas d’ailleurs. Qu’ils passent du répertoire français ou international, le montant payé pour les droits d’auteur est le même, ce sont les bénéficiaires de ces droits qui changent. Si on diffuse plus de productions françaises, même sans paroles ou chantées en anglais, comme souvent dans l’électro, on permet de reverser plus de droits à la création française puisque les droits sont répartis en fonction de ce qui est diffusé.

Vous préparez une étude globale sur l’impact de la crise sur le secteur. A quels résultats vous attendez-vous ?

L’avenir est très sombre. Une double lame frappe le milieu de la musique et de la culture en général. Avec le confinement, toute une partie des revenus des artistes a disparu. Pas seulement ceux liés au spectacle vivant. Il y a aussi eu la disparition des primes de commandes, la fin des tournages pour les auteurs de doublage, la fin des revenus liées aux ventes de partitions…. Et tous les droits d’auteur liés à la diffusion de la musique dans les lieux publics (restaurants, magasins, discothèques…)

Vous anticipez des conséquences à long terme par ailleurs.

En effet. Pour nos membres, La perte va surtout frapper leurs revenus de 2021. Il y a un décalage entre la diffusion d’une œuvre et le moment où les droits d’auteur sont payés. Nous estimons, pour 2021, les pertes globales en droit d’auteur de l’ordre de 20 à 25 %. Selon le type d’utilisation de leurs œuvres, par exemple s’ils vivent surtout des concerts, ce sera bien pire pour beaucoup. Les conséquences vont être longues et terribles. On risque une destruction de la création en France, et un appauvrissement considérable de notre diversité culturelle. La France est un pays de culture, c’est aujourd’hui son modèle et son attractivité qui se trouvent menacés.

Comment jugez-vous les mesures de soutien aux artistes annoncées par le gouvernement ?

Les mesures annoncées par l’Etat sont des mesures d’urgence. C’est très bien mais l’essentiel reste à faire. Il faut que le plan de relance qui sera annoncé bientôt soit un véritable Plan Marshall qui intègre le secteur culturel de façon massive. Sinon, la casse sera irréversible. Pour les industries culturelles, la perte, sur la seule période du confinement, est estimée par France Créative, avec l’étude de référence effectuée par le cabinet indépendant E & Y, à 10 milliards d’euros… On parle d’un secteur qui rassemble 1,3 million d’emplois et surtout de secteurs qui ont tiré la croissance et l’attractivité, notamment touristique, de la France.

La crise a-t-elle des conséquences sur le fonctionnement de la Sacem ?

Nous avons lancé un plan d’économie sur toutes nos charges, avec un recours au chômage partiel pour nos salariés, des investissements retardés, des embauches gelées… Nous sommes au diapason de la situation des auteurs, dont la Sacem est la maison commune.